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Plus d’interprètes autochtones nécessaires dans les tribunaux, selon des intervenants

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Radio Canada

2025-04-03 10:30:39

Selon le recensement de 2021, 182 925 personnes au Canada ont déclaré parler une langue autochtone à la maison.

Plusieurs intervenants judiciaires encouragent les tribunaux à accorder plus d'espace aux langues autochtones. Ils croient même qu'une telle mesure pourrait freiner l'érosion de ces langues, jugées en danger d'effacement selon l'UNESCO. Sharon Shecanapish Tardif, interprète en français, en anglais, en innu et en naskapi depuis plus de 15 ans, accompagne les Naskapis dans des contextes judiciaires et de santé.

Source : Radio Canada

Membre de la Nation naskapie de Kawawachikamach, elle insiste sur l'importance des mots dans les langues autochtones, chacun revêtant une signification spécifique et ayant un impact sur la compréhension.

Mme Shecanapish Tardif croit que les barrières linguistiques devant les tribunaux peuvent accentuer le sentiment d'incompréhension des personnes autochtones. Dans le contexte de l'histoire coloniale, elles peuvent à son avis avoir de la difficulté à établir un lien de confiance.

« Aussitôt que je prononce un mot en innu et que je commence à converser avec eux dans cette langue, je vois dans leurs yeux qu'ils sentent qu'ils ont quelqu'un qui les comprend, quelqu'un qui partage probablement les mêmes expériences qu'eux », explique-t-elle.

En tant qu’agente de liaison au Centre intégré de santé et de services sociaux de la Côte-Nord, elle estime qu'il est essentiel de s'adresser aux individus dans leur langue maternelle pour atténuer les résistances.

Défis spécifiques aux communautés

Philippe Boucher, conseiller en justice pour les communautés autochtones du Nord québécois, précise que des difficultés peuvent surgir concernant les interprètes, notamment en raison des différences dialectales. M. Boucher évoque un défi à Kawawachikamach, où la cour sert à la fois les Innus et les Naskapis. Les juges étant généralement francophones, et certains ne parlant pas anglais, cela complique les échanges, surtout quand un Naskapi, dont la première langue est le naskapi et la seconde l'anglais, se retrouve devant un juge francophone.

Celui qui prépare aussi un doctorat en études juridiques à l'Université Carleton à Ottawa pense que la présence d'interprètes français-anglais et anglais-naskapi est nécessaire. Or, les interprètes disponibles traduisent souvent directement du français vers l'anglais, présumant que tout le monde comprend ces langues. À son avis, se contenter de demander parlez-vous anglais? ou parlez-vous français? peut induire en erreur, car une personne peut répondre oui tout en préférant s'exprimer dans sa langue maternelle.

Appel à l’action pour la formation

Philippe Boucher souligne les obstacles qui freinent l’intérêt des jeunes pour la profession d’interprète en langue autochtone. Il évoque un programme d’interprétation et de traduction en langue innue, organisé avec le Cégep de Sept-Îles et l’Institut de Tshakapesh, auquel plus d'une dizaine de personnes ont participé.

Cependant, malgré la possibilité de choisir des stages dans diverses organisations, personne n’a intégré le palais de justice. « C'est un milieu méconnu, un peu fermé. (...) Donc la majorité de la journée, la personne est assise et elle attend », observe-t-il. À son avis, les jeunes interprètes préfèrent des contextes plus dynamiques, comme la traduction en langue innue de débats politiques ou des Jeux olympiques.

De son côté, Sharon Shecanapish Tardif souligne que les jeunes manquent parfois de confiance en tant qu'Autochtones pour se lancer dans ce domaine. Elle leur recommande de développer leur assurance et de valoriser les langues autochtones. « C’est le moment de montrer qu’on est capable », dit-elle.

Queen's Park assure en faire assez

Dans un courriel, le ministère du Procureur général de l'Ontario souligne l'importance des interprètes judiciaires à l'occasion de la Journée nationale des langues autochtones. Selon le ministère, plus de 700 interprètes judiciaires indépendants et agréés fournissent ces services essentiels.

Il précise d'abord que les candidats ayant réussi le programme d’agrément sont inscrits au Registre des interprètes judiciaires. Actuellement, neuf interprètes en cri, dix en ojibwé et trois en oji-cri figurent au Registre, et le palais de justice de Kenora dispose également d’un interprète interne en ojibwé. Par ailleurs, le ministère ajoute que 1025 affectations d’interprétation ont été réalisées en cri, en inuktitut, en naskapi, en ojibwé et en oji-cri en 2024, dont 976 par des interprètes internes ou inscrits au Registre.

De son côté, dans son rapport annuel 2023-2024, le commissaire aux langues autochtones rappelle la nécessité d’un soutien et d’une formation accrus pour les interprètes, les traducteurs et les enseignants. En complément, le Bureau de la traduction de Services publics et Approvisionnement Canada précise qu’un répertoire de plus de 100 fournisseurs est disponible. Ces fournisseurs offrent des services dans plus de 50 des quelque 90 langues autochtones parlées au Canada.

« C’est important de donner ce service-là et de le recevoir aussi, parce que tout ce qu'on dit a un impact sur le reste du processus judiciaire », complète Sharon Shecanapish Tardif.

Les partis fédéraux réagissent

Pour sa part, le NPD affirme dans un courriel que « les Premières Nations méritent un accès juste et équitable à notre système judiciaire », ajoutant que « nous devons nous attaquer à la pénurie d'interprètes de langues autochtones afin de rendre notre système de justice plus accessible pour toutes les communautés du pays ».

Critiquant le gouvernement en place, le parti soutient que « les libéraux parlent beaucoup, mais ont peu agi en matière de renforcement des droits des peuples autochtones » et insiste sur l'urgence d'agir, déclarant que « nous devons agir dès maintenant pour que ces droits soient réellement effectifs ». Le Parti vert du Canada affirme dans un courriel qu'il est essentiel que la justice soit à la fois accessible et compréhensible pour tous.

Or, des obstacles culturels et linguistiques persistent et entravent encore le bon fonctionnement du système judiciaire ainsi que ses relations avec les communautés autochtones à l’échelle du pays.

Le parti préconise également « l’embauche et la formation de plus de traducteurs et une commission royale afin de consulter les communautés autochtones de l’ensemble de pays pour identifier des pistes de solution additionnelles afin d’améliorer les relations de la justice avec eux ».

Le Parti libéral et le Parti conservateur n'ont pas répondu à nos demandes d'entrevue.

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1 commentaire
  1. Avocat
    Aussi...
    ... ils peuvent apprendre l'une des deux langues officielles.

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