Épuisés, mais présents : la facture cachée des cabinets
Rene Lewandowski
2026-10-14 14:15:52
Le repos? Un luxe, croient bien des associés. Erreur, répond une consultante montréalaise : c'est l'épuisement qui coûte cher aux cabinets. Très cher.
Aucun athlète ne s'entraîne à fond tous les jours.
Les journées de récupération font partie du programme. Personne ne les juge superflues : c'est justement là que le corps se reconstruit.
Dans les cabinets d'avocats? Une autre histoire!

Là, le repos passe pour une affaire personnelle. Presque un caprice. On calcule chaque heure facturable au dixième près… mais personne ne calcule ce que coûte l'épuisement.
C'est précisément ce calcul que propose Karen Skinner, cofondatrice et PDG de Gimbal Lean Practice Management Advisors, une firme-conseil en gestion de cabinets établie à Montréal, dans un texte publié le 12 octobre sur le site américain Attorney at Work. Sa thèse : le repos n'est pas une dépense. C'est un investissement.
« Sauter le repos ne fait pas disparaître le besoin, et tôt ou tard, vous en paierez le prix », écrit-elle (traduction libre).
La dette qui ne paraît nulle part
Karen Skinner emprunte un concept de gestion : la « dette opérationnelle ». Une décision qu'on reporte ne disparaît pas. Elle s'accumule et coûte de plus en plus cher à régler.
Le repos fonctionne de la même façon, soutient-elle. Chaque récupération sautée grignote quelque chose : la santé mentale, la qualité des décisions, la patience, la performance.
Combien, au juste?
La consultante s'appuie sur l'enquête The State of Wellbeing in Law 2024, menée auprès de plus de 4 400 avocats aux États-Unis et au Royaume-Uni. Près d'un répondant sur cinq affirme que son travail nuit activement à sa santé mentale. Et dans les cabinets étudiés, les coûts liés au mal-être dépassent 10 % de l'ensemble des coûts de personnel. Des millions de dollars par année.
Selon le site britannique Legal Cheek, qui a rapporté l'enquête à sa sortie, en 2024, les grands cabinets d'environ 2 400 employés y perdaient en moyenne 65 millions de livres sterling par année!
Présents… mais absents
Le plus surprenant? Le gros de la facture ne vient pas des absents. Il vient de ceux qui sont là.
Le présentéisme, c'est-à-dire être au bureau à capacité réduite, représente près de 70 % des coûts liés au mal-être, selon la même enquête.
« L'essentiel de l'impact financier vient d'employés qui sont présents, connectés et en train de facturer des heures », souligne Karen Skinner.
Résultat : des décisions plus lentes, des frictions entre collègues, des erreurs qu'une personne reposée aurait évitées. Et du temps à corriger tout ça. Rien de cela n'apparaît dans les états financiers.
Cinq minutes, pas un après-midi
Bonne nouvelle : récupérer n'exige pas de bloquer des après-midi entiers. Même dans un petit cabinet, de courtes pauses suffisent, assure la consultante. Quelques minutes entre deux réunions intenses. S'éloigner des écrans. S'accorder de brèves pauses créatives.
Mais attention, ce n'est pas qu'une affaire individuelle. Karen Skinner distingue les soins personnels, qui relèvent de chacun, de la récupération « opérationnelle », qui relève du cabinet : la charge de travail, les interruptions, la culture.
Au cabinet, donc, de structurer les charges, d'encourager les micro-pauses, de réduire les urgences permanentes, et d'en finir avec la culture qui glorifie le surmenage.
Et les associés? Ils doivent prêcher par l'exemple. Pas de courriels tard le soir. Pas de semaines de 80 heures. Déléguer. Prendre de vrais congés, et faire respecter ceux des autres. Mesurer les résultats plutôt que les heures de présence.

Les chiffres de l'enquête sont américains et britanniques. Mais le portrait québécois n'a rien pour rassurer.
Selon l'étude menée de 2022 à 2024 sous la direction de Nathalie Cadieux, professeure à l'École de gestion de l'Université de Sherbrooke, 57,7 % des avocats québécois présentent des signes de détresse psychologique, et 46,5 % des symptômes d'épuisement professionnel. Près de la moitié travaillent plus de 50 heures par semaine.
Ici aussi, certains cabinets ont commencé à bouger, notamment avec le droit à la déconnexion.
Une mise en garde, quand même. Karen Skinner vend des services-conseils aux cabinets, et l'enquête qu'elle cite a été publiée par Unmind, une entreprise de plateformes de bien-être au travail. Ça ne rend pas les chiffres faux. Mais ça mérite d'être su.
Sa conclusion, elle, a le mérite d'être claire : « Votre cabinet paie de toute façon. Et en ce moment, il paie le prix fort. »
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