Le nouveau Maître de Montréal

Theodora Navarro
2016-05-10 15:00:00

Redevenu procureur après un passage de quelques années à la Commission Charbonneau, il avoue avoir eu un besoin impérieux de nouveaux défis. «Au début j'avais le syndrome de l'imposteur. Mais c'est comme si j'étais devenu un homme pendant la Commission. Quelqu’un m'a dit ça». Premier conseiller du Barreau de Montréal, c’est tout naturellement et sans opposition qu’il s’est présenté pour le bâtonnat.
Qu’envisage-t-il pour le Barreau ? En entrevue avec Droit-inc, dans le bureau du 9e étage du Palais de justice qu’il occupe depuis le matin même, Me Tremblay, 37 ans, revient sur ses projets.
Bien installé ?
Oui! Enfin, ça date de ce matin. Je n’ai encore rien amené… La vue est belle d’ailleurs. Ceci dit, nous ne resterons pas là.
Vous déménagez?
C’est en projet! C’est même mon projet numéro 1. Nous n’avons pas assez de place, nous payons 90 000 dollars de loyer… C'est de l'argent perdu. On va acheter un immeuble dans le quartier, il est déjà choisi. Je ne peux pas vous dire où mais c'est à 3 minutes à pied environ. Enfin 3 minutes pour moi et c'est vrai que je marche vite. On veut être maître chez nous, pour reprendre Jean Lesage.
C’est vraiment votre projet numéro 1?
Oui, mais parce qu’il est déjà bien avancé. Il y aura de toute façon des travaux à réaliser donc le déménagement n’est pas pour cette année. Ce qui est prioritaire, dans mes projets, c’est la mise en place d’une pratique plus interactive.
Ce qui signifie, concrètement?

Vous voulez donc changez ça? Mais comment?
Avec des écrans! Je voudrais que soient créées des salles de répartition, on saurait quand son tour arrive, comme chez le boucher! On verrait le tout sur un écran qui mentionnerait par exemple : «Numéro - contesté/non contesté - temps estimé». On aurait ainsi du temps pour s’adresser à la partie adverse et pour régler les dossiers au fond. Il faut changer la pratique selon la théorie des petits pas. C’est une proposition qui est déjà très bien accueillie par les avocats.
Vous avez eu l’occasion de leur en parler déjà?
C’est justement mon troisième principal projet : une grande consultation. À partir d’août, nous allons établir les principales lignes de ces rencontres et cet automne, nous nous lançons! Nous voudrions rencontrer les praticiens aux quatre coins de la ville, les associations d’avocats… Les envies changent, parce que la profession évolue. Avant, l’avocat, c’était plutôt un homme franco-québécois né pendant le baby-boom, maintenant c’est une femme allophone. Et ils n’ont pas forcément la même vision du travail, ni la même façon de pratiquer.
Ils n’ont pas les mêmes moyens non plus…
Absolument! D’ailleurs le montant de la cotisation est quelque chose que nous souhaiterions aborder avec le Barreau du Québec. Nous représentons environ 60% des avocats du Québec, donc nous sommes légitimes à exposer leurs difficultés et leurs inquiétudes. Un système comme celui de la France pourrait être intéressant : payer un montant de cotisation en fonction de ses revenus. Celui qui gagne 40 000, ça lui fait mal de payer 3000 dollars de cotisation, alors que pour celui qui gagne 120 000, le montant reste correct.
C’est un montant particulièrement difficile à payer pour les jeunes avocats qui débutent. D’ailleurs, ils commencent à avoir peur pour l’avenir, si l’on en croit les récents témoignages...

L’autre grand sujet du moment, c’est la facturation horaire. Vous pensez qu’elle va tomber en désuétude?
Non, pas forcément, mais je pense qu’avec certains clients, on a tout intérêt à proposer des arrangements alternatifs, des forfaits par exemple. Prenez une PME. Ce qu’elle veut avant tout, c’est contrôler ses coûts. Alors pour elle, un forfait est idéal. Bien sûr, il y a des moments où l’on y perd, où l’on va travailler plus que ce qu’on avait estimé dans le forfait. Mais au final, on s’y retrouve. Pour l’avoir testé dans le premier cabinet où j’ai exercé, je sais que c’est un système qui peut fonctionner. Même s’il est plus facile à mettre en place dans un petit cabinet que dans une grosse firme.
Finalement, vous voulez complètement changer les choses! Vous voulez que tout soit acté pendant votre présidence?
Non, mais je veux des dates officielles, des certitudes. Et puis j’ai plein d’autres projets! Je veux me rapprocher d’Educaloi car je crois fondamentalement à l’éducation juridique. C’est comme au Monopoly, pour jouer, il faut connaître les règles. Je veux aussi mettre à jour l’histoire du Barreau de Montréal. J’ai également en tête d’établir un pont avec la ville de Montréal. Il n’existe rien pour le moment alors que nous avons des liens communs. Par exemple, nous avons tous les deux un partenariat avec Shanghai.
Pourquoi Shanghai?
Oh, beaucoup de bâtonniers ont mis en place des partenariats avec des villes spécifiques, qui leur tenaient à coeur. Shanghai, Toulouse…
Et vous?
Je voulais Dijon, pour le vin de Bourgogne, mais je ne suis pas sûr que ce soit un argument suffisant… (Il sourit). Vous savez, je crois beaucoup au fait que c’est une nouvelle génération désormais qui décide. À tous les niveaux : politique, juridique, économique… Ils vont changer les choses. Ce ne sera pas facile mais ils vont trouver la crack dans le sol, comme le fait l’eau.
Aurez-vous le temps de faire tout ça?
Oui, mais j’aime ça! Ceci dit, j’ai conservé mon poste de procureur alors je sais déjà que pour mener à bien tous ces projets, mes vacances vont y passer...
En 2012, il est nommé Procureur à la Commission d'enquête sur l'octroi et la gestion des contrats publics dans l'industrie de la construction, autrement appelée Commission Charbonneau. Il en devient Procureur en chef adjoint en 2014. Il est redevenu Procureur général du Québec en janvier 2016. Parallèlement, il est professeur à l’école du Barreau. Il a été conseiller au Jeune Barreau de Montréal, puis administrateur au Barreau de Montréal, avant d’en devenir conseiller puis bâtonnier.