Faut-il vraiment interdire l'IA aux étudiants en droit?

Faut-il vraiment interdire l'IA aux étudiants en droit?

Thomas Vernier

2026-09-25 07:00:19

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Les facultés bannissent l'IA des cours fondamentaux au nom de la « lutte formatrice ». Un prof de droit soutient que c'est le contraire qui aiderait les étudiants…


Robert Diab - source : UBC

Un consensus se forme dans les facultés de droit du Canada et des États-Unis : l'IA n'a pas sa place dans l'enseignement du tronc commun, surtout en première année, parce qu'elle nuit à l'apprentissage. Des établissements emboîtent le pas à l'Université de Chicago, qui l'a interdite dans ses cours fondamentaux de première année; certains professeurs bannissent même les portables.

Robert Diab, professeur à la faculté de droit de l'Université Thompson Rivers, en Colombie-Britannique, prend le contre-pied dans une chronique publiée le 3 septembre sur Slaw. Sa thèse : l'usage de l'IA dès les premiers mois « pourrait aider les étudiants à apprendre plus efficacement et à bâtir des bases plus solides » pour le reste du parcours (traduction libre, comme les autres citations de ce texte).

La théorie de la « lutte formatrice »

L'argument des partisans de l'interdiction, résumé par le professeur Michael Plaxton, cité dans la chronique : la valeur d'une faculté de droit repose sur « la lenteur et la lutte » imposées aux étudiants; sans cela, rien ne les empêcherait de se bricoler une formation sur mesure en soumettant des invites à Claude ou à ChatGPT. Le risque nommé : le « never-skilling », emprunté à la littérature médicale, où l'étudiant assisté par l'IA n'acquiert jamais la compétence.

Le professeur Diab répond que la première année en droit n'a rien d'un stage clinique. Le Juris Doctor nord-américain, écrit-il, est « un baccalauréat auquel il manque le cours Droit 101 » : on plonge les étudiants dans cinq matières substantielles — et dans des dizaines d'extraits d'arrêts de la Cour suprême, sans les sommaires — avant de leur avoir enseigné la grammaire de la discipline. Résultat, des étudiants « confus et désorientés » pendant deux ou trois mois, alors que le cours a déjà couvert l'essentiel du droit des biens ou des contrats. Le tout dans une génération où moins de 16 % lisent chaque jour par plaisir.

Ce qu'il propose

Depuis des années, l'auteur assigne à ses étudiants de première année les sommaires des arrêts, accompagnés d'extraits, et la décision complète deux ou trois fois par trimestre — sans différence notable sur la qualité des analyses à l'examen. L'IA, dit-il, pousserait l'approche plus loin : encourager les étudiants à produire des résumés de 400 à 600 mots des décisions et à dialoguer avec un robot conversationnel pour clarifier ce qu'ils ne comprennent pas. Non pour remplacer les lectures, précise-t-il, mais pour « voir la forêt plutôt que les arbres » plus tôt — et libérer du temps pour les compétences supérieures : repérer les questions en litige, formuler un argument.


Les données qui dérangent

Le cœur de la chronique est une étude de la faculté de droit de l'Université du Minnesota publiée en avril 2026, auprès d'étudiants des années supérieures. Un groupe pouvait utiliser l'IA pour une tâche de synthèse de principes juridiques; le groupe témoin, non. Les utilisateurs d'IA ont produit des mémos « nettement plus solides » — de 50 à 70 % de mieux. Puis, sans IA pour personne, les deux groupes ont été testés sur la compréhension et l'application des notions synthétisées. Contre l'hypothèse des chercheurs, le groupe qui avait utilisé l'IA a fait mieux — « exactement l'inverse de l'effet attendu ». Explication avancée : une meilleure synthèse produit un meilleur raisonnement ensuite.

Le professeur Diab reconnaît la limite : ces étudiants avaient peut-être profité d'une première année sans IA, et l'étude ne dit pas ce qui se passerait avec des débutants. Une seconde étude, où 16 professeurs de droit des contrats ont évalué à l'aveugle près de 3 000 réponses, a préféré celles de l'IA à celles de leurs collègues dans 75 % des cas.

Sa conclusion tient en une phrase : certains étudiants trouveront leurs repères sans IA, mais « il y a des raisons de croire que davantage d'étudiants y arriveraient plus tôt avec elle. Si c'est le cas, insister pour qu'ils luttent sans elle nuit peut-être plus à leur apprentissage que ça ne l'aide ».

Et ici?

Le diagnostic structurel du Juris Doctor « sans cours d'introduction » se transpose mal aux facultés québécoises, où le baccalauréat en droit civil ouvre généralement sur des cours de fondements. Le débat sur l'IA, lui, est le même — et Droit-inc rapportait déjà en 2023 une étude de la même Université du Minnesota concluant que l'IA « rendait moyens » les étudiants, en tirant les faibles vers le haut et les forts vers le bas. Trois ans plus tard, les mêmes chercheurs mesurent l'inverse. La question des facultés d'ici n'est plus si les étudiants utilisent l'IA, mais comment on les encadre.

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