Les bibliothécaires juridiques disparaissent — au pire moment
Thomas Vernier
2026-09-03 13:15:30
Alors que les cabinets privés préservent leurs bibliothèques juridiques, le secteur public les délaisse : un choix « dangereux » à l'ère de l'IA, prévient un expert.

La bibliothèque juridique du ministère du Procureur général de l'Ontario (MAG) ne compte plus aucun bibliothécaire professionnel depuis 2025, révèle le bibliothécaire John Papadopoulos dans une analyse fouillée publiée sur le blogue juridique Slaw.
Une déprofessionnalisation survenue « silencieusement et graduellement, sans annonce publique, sans débat à l'Assemblée législative et sans possibilité d'examen public » (traduction libre, comme les autres citations de ce texte).
Le paradoxe est frappant : avec environ 1 600 avocats répartis dans plus de 50 bureaux, le MAG est ni plus ni moins que le plus grand « cabinet d'avocats » de l'Ontario — plus imposant que Fasken ou McCarthy Tétrault. Or, pendant que le ministère passait de trois bibliothécaires à un seul en 2022, puis à zéro en 2025, six des plus grands cabinets torontois (Davies, Goodmans, McCarthy, Osler, Stikeman et Torys) maintenaient 26 bibliothécaires pour un effectif comparable d'environ 1 700 avocats — un nombre plus élevé qu'il y a 30 ans, à l'aube d'Internet.
« Des entreprises privées, axées sur le profit, voient un bénéfice à maintenir un personnel de bibliothèque professionnel », souligne l'auteur, qui œuvre en bibliothèques de droit depuis 1995. La question qui tue : le MAG sera-t-il désavantagé lorsqu'il affrontera ces cabinets mieux outillés devant les tribunaux?
Le milieu universitaire aussi touché
Le phénomène dépasse le MAG. Selon des données présentées au congrès 2026 de l'Association canadienne des bibliothèques de droit par la bibliothécaire Annette Demers, seulement 9 des 23 bibliothèques de droit universitaires canadiennes disposaient d'un directeur à temps plein en mai 2026 — contre 17 sur 20 en 2003.
Les causes habituelles sont réunies, analyse l'auteur : pressions budgétaires qui font voir les bibliothécaires comme des « frais généraux », gel d'embauche ontarien depuis 2018, et l'argument voulant que « tout est en ligne ». S'y ajoute désormais la version extrême du discours sur l'IA générative : la machine pourrait synthétiser et appliquer elle-même les fruits de la recherche.
Le « paradoxe de la vérification »
C'est précisément là que le raisonnement déraille, plaide M. Papadopoulos. L'adoption fulgurante de l'IA en recherche juridique soulève des enjeux d'hallucinations désormais recensées mondialement et impose de vérifier les résultats des outils — le « paradoxe de la vérification ». Une compétence que tous les praticiens ne possèdent pas, comme l'a illustré la condamnation personnelle aux dépens d'un avocat québécois qui avait soumis quatre décisions inventées à la Cour fédérale.
« Il semble prématuré, voire dangereux, d'éliminer les rôles d'une profession dont la compétence première est d'évaluer et de manier des sources d'information juridique complexes — y compris, bien sûr, les sources nécessaires pour vérifier les résultats de l'IA générative », tranche l'auteur.
Au-delà de la vérification, il énumère ce qui se perd : la recherche complexe — historique, interjuridictionnelle, internationale — que les outils ne savent pas faire; la formation des stagiaires et jeunes avocats, dont dépend la qualité du travail pour toute une carrière; et la gestion experte de collections dont les licences se négocient à fort prix. « L'âme des bibliothèques de droit, ce sont les bibliothécaires », rappelle-t-il en citant le bibliothécaire américain Bob Berring.
Sa recommandation : le MAG doit réintégrer des professionnels — d'autant qu'il déménagera bientôt au 483, rue Bay, avec un espace physique vraisemblablement réduit qui exigera une collection « numérique d'abord »... conçue par ceux qui s'y connaissent.
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