Kirkland & Ellis ne dira plus combien il gagne
Thomas Vernier
2026-10-14 07:00:15
Le cabinet aux revenus les plus élevés du monde cesse de transmettre ses résultats au palmarès de référence de l'industrie. Un pas de plus vers l'opacité des grands cabinets.
Kirkland & Ellis ne transmettra plus ses résultats financiers à The American Lawyer, le magazine dont le palmarès annuel des revenus et des profits sert d'étalon à toute l'industrie. Le cabinet fondé à Chicago en a avisé la publication dans une lettre envoyée mercredi, rapportent le Financial Times et Bloomberg Law.
Selon le Financial Times, qui a obtenu la lettre, le cabinet y soutient que la divulgation de ces chiffres n'apporte pas de « valeur significative » à ses clients et que les palmarès risquent de faire passer les mesures quantitatives avant les forces qualitatives. Kirkland prévient aussi qu'il ne commentera pas les estimations que le magazine pourrait publier à l'avenir. Ses avocats ont été informés le même jour par un courriel interne, toujours selon le quotidien britannique.
La décision ne vise pas seulement The American Lawyer : elle vaut pour l'ensemble des médias qui couvrent l'industrie juridique, précise Bloomberg Law.
Le cabinet n'avait pourtant rien à cacher côté performance. Premier à franchir le cap des 10 milliards, Kirkland a déclaré pour 2025 des revenus de 10,6 milliards $ US, contre 8,8 milliards un an plus tôt. Ses associés participants ont touché en moyenne environ 11,1 millions $ US. Le cabinet compte plus de 4 000 avocats dans le monde.
C'est justement ce dernier chiffre qui dérange. D'après des sources citées par Bloomberg Law, la direction y songeait depuis plusieurs années : elle craignait la réaction des clients et jugeait que la moyenne laisse croire, à tort, que de jeunes associés gagnent plus de 10 millions par année. Le Financial Times rapporte la même irritation à l'égard d'un indicateur qui ne reflète pas les écarts de rémunération au sein du cabinet.
La paie des associés vedettes attire de plus en plus l'attention, dans un marché où les cabinets s'arrachent les meilleurs à coups de dizaines de millions et où les revenus des grands bureaux américains affichent une croissance à deux chiffres.
Kirkland n'est pas le premier à tirer le rideau. Le britannique Freshfields a annoncé en 2023 qu'il ne publierait plus volontairement ses résultats, rappelle le Financial Times. Wachtell, Lipton, Rosen & Katz, à New York, et Slaughter and May, à Londres, ne transmettent pas non plus leurs chiffres : le magazine doit les estimer. Il y a une dizaine d'années, Dentons, présent à Montréal, s'était querellé publiquement avec The American Lawyer au sujet de ces estimations, qu'il jugeait erronées.
Le virage était amorcé. L'an dernier, Kirkland n'avait pas annoncé sa cuvée annuelle de nouveaux associés, relève le site britannique Non-Billable ; une analyse ultérieure a établi qu'au moins 224 avocats avaient été promus, un record pour le cabinet.
The American Lawyer a assuré au Financial Times que son palmarès continuerait de donner un portrait fiable du marché, en s'appuyant sur ses recherches indépendantes et sur ses sources. Kirkland a refusé de commenter.
Reste à voir si d'autres suivront. Le quotidien britannique estime que le geste du numéro un pourrait inciter ses rivaux à l'imiter, ce qui réduirait encore la visibilité sur les finances d'un secteur de plus en plus lucratif.
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