Stage d’été à l’ère de l’IA : qui forme le juriste de demain?
Pierre Olivier Lapointe
2026-06-22 13:15:56
Comment former adéquatement un stagiaire dans un cabinet, alors que les outils d’IA guident de plus en plus la recherche et l’analyse?
La course aux stages vient de se terminer, et les stagiaires arrivent avec fébrilité et ambition dans les bureaux. Les cabinets ont mis beaucoup d’énergie à les choisir.
Mais une question s’impose de plus en plus dans ce processus :
Comment former un stagiaire au métier, quand l’IA peut faire une grande partie du travail qu’on lui confiait?
Le travail fastidieux, une bonne école
Jusqu’à l’an dernier, un stagiaire pouvait passer des jours à bâtir la jurisprudence d’un dossier, à savoir lire des dizaines de jugements, écarter ceux qui ne tenaient pas, retenir les trois qui portaient l’argument. C’était long, parfois ingrat, et personne n’enviait cette tâche, surtout pas par une belle journée de juillet.
Aujourd’hui, les outils d’IA font une bonne partie de ce travail en une fraction du temps. On y a tous gagné. Mais cette corvée était aussi une école. En triant ces jugements, le stagiaire apprenait à interpréter le raisonnement d’un tribunal, à distinguer l’essentiel de l’accessoire, et à mettre à profit ses apprentissages dans des cas réels.
C’est le principe que Lave et Wenger ont décrit il y a 30 ans : on apprend un métier par ses tâches périphériques, apparemment secondaires, avant d’accéder à son cœur1. Ce travail constituait par conséquent, en réalité, un véritable apprentissage.
Ce que l’IA retire sans bruit
L’IA ne supprime pas la tâche. Elle en supprime le passage obligé. Le résultat est livré, parfois excellent, parfois faux, mais présenté avec le même aplomb. Et dans tous les cas de figure, le chemin qui y menait auparavant, ce chemin le long duquel s’apprenait le métier, n’est plus emprunté de la même manière. Or, une opération qu’on délègue est une opération qu’on n’exerce plus. Le geste s’efface, et avec lui le savoir qu’il déposait sans bruit.
D’où la question qui est désormais au cœur du recrutement de nouveaux talents :
Où s’acquièrent, désormais, l’expérience et l’expertise?
Soyons justes : la pression n’est pas que pédagogique. Les clients acceptent de moins en moins de payer pour des tâches que l’IA absorbe, ce qui fragilise du même coup le travail grâce auquel les juniors se formaient2. Repenser le parcours d’apprentissage n’est donc pas un luxe de philosophe. C’est une nécessité économique en plus d’être un enjeu de transmission.
Le sénior aussi perd des repères
Il n’y a encore pas si longtemps, un avocat d’expérience pouvait confier à un stagiaire une recherche sur une matière qu’il maîtrisait. Le but de cet exercice n’était pas la réponse, il la connaissait déjà. C’était de voir le stagiaire chercher, synthétiser, et parfois le surprendre avec un angle neuf. L’exercice rendait visible sa pensée.
Mais si une machine produit le premier jet, sur quoi porte la supervision? Le sénior n’accompagne plus une pensée en train de se former. Le travail arrive déjà dégrossi, produit par un tiers que personne n’a vu réfléchir. Or, comment orienter une réflexion qu’on n’a pas vue naître? Et comment transmettre son métier à partir d’un résultat que le stagiaire n’a pas produit lui-même?
Il y a plus délicat encore : l’IA a ses propres angles morts, ses biais, ses zones de confort. Repérer ce qu’elle néglige ou déforme demande précisément l’expérience et le jugement que le stagiaire n’a pas encore. C’est au maître de stage de l’y rendre attentif, de lui apprendre où regarder et quoi remettre en question. La supervision change donc de nature. On corrige moins un travail, mais on forme davantage un regard3.
Et c’est là qu’une précision change tout : ce ne sont pas les séniors qui s’inquiètent le plus. Une enquête récente de LexisNexis révèle que les juristes en début de carrière sont en réalité plus nombreux que leurs patrons à craindre de devenir trop dépendants de l’IA4. Ils l’adoptent vite, mais ils sentent aussi, mieux que quiconque, ce qu’ils risquent de ne pas apprendre. Le défi n’est donc pas de les convaincre, mais de leur offrir un cadre.
Faut-il interdire l’IA au cours d’un stage?
Cette question mérite d’être posée franchement. Interdire, c’est préserver l’apprentissage dans sa forme classique, mais c’est aussi former des juristes à un métier qui ne se présentera pas sous cette forme, puisque dès leur entrée en pratique, l’outil sera partout.
Autoriser sans cadre, à l’inverse, c’est risquer que les stagiaires livrent des résultats convaincants en apparence, sans avoir construit le jugement qui permet de distinguer le bon du mauvais. Or, en droit, reconnaître une réponse fausse vaut souvent plus que produire la bonne, et une réponse fausse formulée avec assurance est la plus dangereuse de toutes.
À chaque cabinet de trancher. La vraie erreur serait de ne pas se poser la question du tout.
Quelques pistes de réflexion et d’action
Plutôt que de donner une consigne unique, on peut traiter ce stage comme un terrain d’observation délibéré. On confie tout d’abord certaines tâches sans recours à l’IA, non par nostalgie, mais pour que le stagiaire acquière ce réflexe avant d’avoir la béquille. Puis on compare le résultat obtenu avec le même travail assisté.
Il serait aussi pertinent de demander systématiquement le raisonnement derrière le résultat : pourquoi ces sources, pourquoi cette structure, où l’outil s’est-il trompé? Faire de la vérification est un exercice formateur en soi, qui confronte chaque résultat de l’IA à des sources qui font autorité, tant la jurisprudence que la doctrine. Car relire de façon critique, c’est déjà exercer son jugement.
On peut également parfois renverser les rôles. Parce que les stagiaires, souvent plus à l’aise avec l’IA, ont des choses à nous apprendre sur leur usage, à condition qu’on leur apprenne en retour à en repérer les angles morts.
Il faut surtout surveiller les deux compétences qui s’érodent le plus vite quand l’IA fait le travail : le raisonnement juridique en profondeur et la vérification des sources. On note donc ce qui s’apprend bien et ce qui se perd, pour ajuster l’apprentissage par la suite. Un stage imparfait sur ce plan n’est de ce fait pas un échec ; c’est une excellente source d’observations pour faire mieux.
La différence, au fond, ne tient pas à l’outil. Elle tient à l’intention, et à ceux qui la cultivent.
Le stagiaire n’est plus seulement celui qu’on met à l’épreuve
On a toujours cru que le stage servait à révéler ce que valait le jeune. Mais dorénavant, il révélera surtout ce que valent ceux qui l’encadrent. Car former quelqu’un à bien utiliser un outil d’IA, lui apprendre à douter d’une réponse trop lisse, à reconnaître quand un raisonnement tient et quand il s’effondre, cela oblige à savoir, clairement, ce que c’est, bien faire du droit.
Quelque part, ces jours-ci, un stagiaire ouvre son premier vrai dossier par une belle matinée estivale. Ce qu’il en retiendra dans 10 ans dépendra moins de l’outil posé devant lui, que de la personne assise à côté de lui.
Pierre-Olivier Lapointe est président du Groupe Lafortune et œuvre depuis plus de 25 ans au cœur de la préparation de dossiers judiciaires. Il porte un regard pratique et humain sur les transformations de la pratique juridique, entre rigueur procédurale, organisation du travail et innovation.
[1] Jean LAVE et Étienne WENGER, Situated Learning : Legitimate Peripheral Participation, Cambridge, Cambridge University Press, 1991.
[2] Natalie RUNYON, Rethinking Lawyer Development in Future AI-Enabled Law Firms, 2026, Thomson Reuters Institute, 16 avril 2026, [en ligne], (consulté le 16 juin 2026).
[3] « Legal Mentorship Was Already Broken. AI Just Made It Obvious », Bloomberg Law, 2026, [en ligne], (consulté le 16 juin 2026).
[4] LEXISNEXIS, The Mentorship Gap : AI Can Help New Lawyers to Search, Summarise, Draft, and Reason. But Can It Teach ?, 2026, [en ligne] (consulté le 17 juin 2026).
Note : cette chronique a été rédigée avec le soutien d’outils d’intelligence artificielle générative. Ces outils ont été utilisés comme assistance rédactionnelle seulement ; le contenu, les analyses et les informations ont été révisés et vérifiés par l’auteur.
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