Crise des opioïdes : les victimes appelées à s’inscrire à l’action collective
Radio Canada
2026-05-27 10:15:56

« Ça touche autant un avocat, un pharmacien, une infirmière, ça peut toucher n'importe quelle personne dans la société. Quand on prend des opioïdes, il n’y a personne qui voit qu'on les avale. Ça ne paraît pas. »
Jean-François Bourassa est le requérant principal d'une action collective contre des pharmaceutiques dont le règlement a été approuvé en décembre dernier.
Dans son cas, c’est un accident de travail survenu le 26 novembre 2005 qui a fait basculer sa vie. L'entrepreneur en construction, qui avait alors 34 ans, a glissé d’un toit glacé et a subi une quadruple fracture à la cheville.
« Je vais toujours me souvenir de la journée; l'hiver commençait. Puis on avait commencé avec des souffleurs à gaz pour essayer de gagner du temps et juste souffler la neige folle», se souvient-il.
Comme bien des dépendances aux opioïdes, celle de Jean-François Bourassa a ainsi débuté par des médicaments prescrits à l'hôpital pour soulager les douleurs liées à son accident de travail.

« On m’a prescrit plusieurs sortes d’opioïdes pour essayer d'atténuer la douleur le plus possible», se souvient celui qui dit avoir reçu un dosage maximal. C'était des antidouleurs; on n’utilisait même pas le terme opioïdes pour ça.
Des histoires similaires à celle de M. Bourassa, il y en a eu beaucoup, confirme la Dre Marie-Ève Goyer, médecin de famille et cheffe des services en dépendance et en itinérance au CIUSSS du Centre-Sud-de-l'Île-de-Montréal.
«Il y a 10 ou 15 ans, on s'est même mis à sonner l'alarme, voyant une nouvelle dépendance appelée iatrogène, c'est-à-dire une dépendance créée par une ordonnance médicale», raconte-t-elle.
La Dre Goyer a aussi constaté que des patients avaient vu leurs ordonnances diminuer trop rapidement. Ces gens se sont retrouvés en sevrage, et certains d'entre eux ont dû compenser avec le marché illicite.
Vingt ans plus tard, M. Bourassa doit toujours prendre du Metadol, un traitement par agonistes opioïdes, sans doute pour le reste de sa vie. Aujourd’hui, il estime qu’il lui faut à peine quatre heures pour que les symptômes de sevrage reviennent, sous la forme de crises de sudation impossibles à maîtriser.
Trouver des réclamants, une tâche complexe
Si Jean-François Bourassa a accepté de parler de son histoire, c’est pour inciter d’autres personnes devenues dépendantes à s’inscrire pour recevoir une compensation financière.
Sur le règlement de plus de 31 millions de dollars approuvé le 22 décembre 2025 par le juge Pierre Nollet, de la Cour supérieure du Québec, les victimes pourront se partager environ 22 millions $. La période de réclamation se termine le 31 juillet, mais elle pourrait être prolongée, puisque le recrutement de réclamants s'avère une tâche complexe.
« Premièrement, il faut trouver les gens, il faut qu'on s'assure qu'ils sachent qu'ils sont peut-être admissibles à recevoir une compensation financière. Ce ne sont pas nécessairement des gens qui lisent les journaux ou qui vont aller sur Facebook [...] il faut aller vers eux», explique Me Clara Poissant-Lespérance, du cabinet Trudel Johnston & Lespérance.
Deuxième niveau de difficulté : réunir les documents d’identité et médicaux nécessaires pour documenter l'admissibilité au recours. Il n'est pas forcément acquis qu'une personne vulnérable, avec qui il faut tisser un lien de confiance, détient une carte d'identité avec photo, un numéro d’assurance maladie ou encore un compte de banque, ajoute Me Poissant-Lespérance.

C’est dans cette optique que son bureau d’avocats a dépêché des cliniques de réclamation sur le terrain à Montréal, mais aussi dans des organismes et des cliniques de la douleur et de toxicomanie, partout au Québec.
Les avocats estiment que 13 000 personnes pourraient se qualifier, mais ils espèrent recruter de 500 à 1000 d’entre elles. Dans le cas d'indemnités non distribuées, des sommes pourraient être versées à des organismes communautaires venant en aide à des personnes dépendantes aux opioïdes.
Dans les dernières années, le nombre de Canadiens ayant commencé à prendre des opioïdes d’ordonnance a diminué. Au Québec, dans un rapport publié l’an dernier, l'Institut national de santé publique (INSPQ) confirmait aussi une importante diminution des nouvelles ordonnances d’opioïdes sur 15 ans, entre 2007 et 2022, une baisse estimée à 12 % en moyenne chaque année, selon l'INSPQ.
Plusieurs recours au pays
Au fil des ans, plusieurs recours collectifs ont été déposés au Canada contre des pharmaceutiques.
Ceux-ci visaient soit à indemniser des citoyens, comme dans le cas présent, ou des gouvernements pour les coûts sociaux engendrés par la crise des opioïdes. Des procédures souvent complexes et qui s’étirent dans le temps.
Un règlement pancanadien de 2023 prévoit, par exemple, le versement d’une somme de 20 millions de dollars (incluant les honoraires des avocats) pour les consommateurs d’OxyContin et d’OxyNEO. Cette somme est actuellement en processus de distribution.
Deux autres actions collectives, intentées cette fois en Ontario, n’ont pas encore été entièrement autorisées. L'une des audiences est prévue en septembre prochain.
Parallèlement, la Colombie-Britannique a intenté en 2018 une action collective nationale, au nom des gouvernements fédéral et provinciaux, contre des dizaines de pharmaceutiques. L’action a été autorisée en 2025 par la Cour suprême de la Colombie-Britannique, mais, entre-temps, l'une des entreprises visées a accepté un règlement de 150 millions de dollars.
Finalement, des villes albertaines ont lancé des démarches similaires au nom de toutes les municipalités du Canada, en 2020.
Partager cet article: