D’avocat radié à… prêtre!

D’avocat radié à… prêtre!
Élisabeth Fleury

Élisabeth Fleury

2026-09-29 15:00:50

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En guerre contre le Barreau, Stéphane Harvey a cherché du renfort en haut lieu. Et il a pardonné à son bourreau…


Stéphane Harvey - source : archives

Radié du Tableau de l’Ordre, Stéphane Harvey a été ordonné prêtre de l'Église catholique gallicane par un évêque exorciste, au terme d'un cheminement spirituel amorcé au milieu des années 1980.

M. Harvey en a fait l’annonce à Droit-inc par courriel, avant de nous en parler plus longuement en entrevue, cette semaine.

L'ordination a eu lieu le 6 mai 2025, à Québec. Pourquoi attendre plus d'un an pour la rendre publique? C'est la couverture de son récent acquittement devant le Conseil de discipline du Barreau qui l'a décidé.

« J'ai reçu une centaine de messages de collègues. Plusieurs m'ont demandé ce que je faisais [depuis sa radiation]. Je l'ai dit à deux ou trois, et on m'a dit que je devrais peut-être partager ça avec la communauté juridique », raconte-t-il.

« Je ne me suis pas vanté de ça quand c'est arrivé, précise M. Harvey. Mais là, je me suis dit que c'était le bon moment pour l'annoncer, compte tenu des collègues qui m'écrivent et qui se demandent ce que je fais. »

Dans son courriel, Stéphane Harvey dit avoir trouvé dans ce cheminement religieux l'énergie de poursuivre son combat contre le Barreau « jusqu'à, je l'espère, la victoire finale ».

« L'appel du droit a été plus fort »

Originaire des Escoumins, Stéphane Harvey a fait son secondaire au Séminaire de Chicoutimi, en même temps que ses études au Conservatoire de musique. « C'est là que j'ai commencé à avoir un intérêt pour la chose religieuse », se souvient-il.

À l'université, plutôt que de prendre un appartement à Québec, il s'est installé au scolasticat Saint-Vincent-de-Paul, auprès notamment de Mgr Maurice Couture, devenu plus tard archevêque de Québec. « J'ai fait un cheminement religieux intensif parallèlement à mes études en droit, mais l'appel du droit a été plus fort que l'appel de Dieu », résume-t-il.

La musique aurait aussi pu l'emporter. Pianiste concertiste, « premier au conservatoire », le jeune homme envisageait alors une carrière en Europe, confie-t-il. « On avait beaucoup d’argent dans la famille. [...] C’est mon grand-père [Aimé Racine, ex-maire de Petite-Rivière-Saint-François] qui m’a convaincu d’aller en droit. Il m’a dit: va-t’en comme avocat, tu les soutiendras [financièrement] tes amis musiciens. »

De l'Ordre de Malte à l'Ordre de Saint-André

Le retour vers la foi s'est amorcé en 2018, lorsqu'il a été reçu dans le Grand Prieuré russe de l'Ordre de Malte. Il s'agit d'une confrérie chrétienne de chevaliers qui se réclame d'une tradition née en Russie à la fin du 18e siècle, sous le tsar Paul Ier. Ses membres s'engagent dans des œuvres de charité auprès de personnes en difficulté.


L'ancien avocat Stéphane Harvey, ordonné prêtre par Mgr Franck-William Schaffner - source : courtoisie
À Québec, le Grand Prieuré russe de l’Ordre de Malte compterait une soixantaine de membres, selon M. Harvey. « Vous seriez surprise de voir qui est là-dedans. Moi aussi, j'ai été surpris! » lance-t-il. L’identité des membres, confidentielle, restera un mystère : tout au plus affirme-t-il que des avocats en feraient partie...



Stéphane Harvey a ensuite été mis en lien avec l'Ordre de Saint-André, dont le grand maître est Mgr Franck-William Schaffner, aussi archevêque-primat de l'Église catholique gallicane de France. C'est une religieuse de cette communauté, qu'il croyait « purement catholique », qui lui a présenté l'évêque, « le plus grand prêtre exorciste au monde ». « Même le Vatican a recours à ses services », assure le nouveau prêtre.

C'est cette rencontre qui l'a conduit vers l'Église gallicane plutôt que vers l'Église catholique romaine. « L'Église gallicane catholique, c'est indépendant du pape, mais on reconnaît l'autorité spirituelle du pape. C'est juste qu'il n'y a pas d'autorité temporelle sur notre organisation. »

Le parcours a été exigeant. Stéphane Harvey a suivi des cours de théologie tous les dimanches et s'est rendu dans la communauté, à Antibes, en France. Il a franchi sept niveaux, dont le diaconat, avant d'accéder au huitième, l'ordination. « C'est un cheminement relativement long, qui peut prendre de sept à huit ans. J'ai tout fait ça parallèlement à ma carrière d'avocat », souligne-t-il.

Mgr Schaffner s’est déplacé expressément à Québec pour la cérémonie. « C'est lui qui m'a ordonné prêtre. C'est un grand privilège. »


Marié et prêtre

Et le célibat? « Vu que j'étais déjà marié, je peux demeurer marié. Ce serait problématique si je voulais me remarier », explique-t-il. D'après lui, la communauté accepte les hommes mariés « pour ne pas perdre ce qu'ils appellent des bonnes vocations ».

Sa profession d'avocat ne pose pas davantage problème. La communauté a examiné la question et a conclu qu'elle ne constituait pas un empêchement à la prêtrise, rapporte-t-il.

Depuis son ordination, Stéphane Harvey célèbre des baptêmes. Le 7 novembre prochain, il présidera un baptême collectif d'enfants, dont l'un vit avec un léger handicap. Il accompagne aussi des personnes en fin de vie. « Ça fait deux fois que je vais à [la maison de soins palliatifs] Michel-Sarrazin, et ça, j'avoue que je trouve ça difficile. »

« Je crois à la nature humaine »

Mgr Schaffner a beau pratiquer des exorcismes, il n'a visiblement pas chassé la pugnacité de Stéphane Harvey. Dans le dossier où il a été acquitté, « tout le monde me disait : Stéphane, tu perds ton temps. J'ai dit non, c'est pas vrai, je peux les faire changer d'idée. Moi, je crois à ça, la nature humaine ». La tâche était « colossale », reconnaît-il, puisqu'il faisait face « aux mêmes acteurs, aux mêmes intervenants ».

Fort de cet acquittement, il a obtenu la réouverture des débats dans un autre dossier d'abus de procédure, où il fait l’objet d’une radiation provisoire et qui était alors en délibéré. Il veut y produire la décision favorable. « Je me suis dit : comment je peux être condamné pour abus de procédure si je gagne au final? » Sans vouloir présumer du résultat, il juge la réouverture « de bon augure ». Cet automne, il entend se concentrer sur l’appel de sa radiation de sept ans devant le Tribunal des professions.

« Mon cas est unique. C'est la première fois qu'un professionnel est accusé de s'être trop défendu devant son ordre professionnel », soutient-il.

Selon lui, le droit disciplinaire s'inspire largement du droit criminel, notamment pour la divulgation de la preuve et le droit à une défense pleine et entière, codifié au Code des professions. Or, en droit criminel, un accusé ne peut être sanctionné pour s'être trop défendu. « Pourquoi, en ce qui concerne l'abus de procédure, on s'inspirerait du droit civil? » s'interroge M. Harvey. Les tribunaux, fait-il valoir, disposent déjà d'importants pouvoirs de gestion pour encadrer un avocat qui déborde.


Nathalie Lavoie - source : archives

Le Conseil de discipline voit les choses autrement. Dans sa décision de la fin de 2025, il citait plusieurs jugements de tribunaux supérieurs concluant à « une guérilla juridique et procédurale ainsi qu'à une stratégie purement dilatoire » de sa part.

« C'est pas facile de se battre contre le Barreau », laisse tomber Stéphane Harvey, qui affirme avoir obtenu en août 2020 les honoraires facturés par la syndique ad hoc, Me Nathalie Lavoie. « On parlait alors de 250 000 $ pour un an et demi. Aujourd’hui, ils refusent de me donner une actualisation des montants [...]. On doit être rendu à 1,5 M$ ou 2 M$ », évalue-t-il.

Humilité et combat public

Comment concilier l'humilité attendue d'un prêtre et un combat aussi médiatisé? L'avocat radié ramène la question à ce qui l'a mené au droit. « Pour moi, ce qui est le plus noble dans la profession d'avocat, c'est d'aider autrui. Quand je suis allé en droit, mon objectif était d'aider les gens. » Il dit avoir fait beaucoup de pro bono et voit dans sa prêtrise le prolongement de cette mission.

S'il admet se battre pour lui-même, il assure le faire aussi au nom de tous les avocats. « C'est pas vrai qu'on va empêcher les avocats de se défendre et les condamner parce qu'ils se défendent trop. Ça ne se fait pas, ça! C'est un combat qui n'est pas juste le mien, parce qu'après ça, on va pouvoir museler n'importe qui! » lance celui qui compte se rendre jusqu'en Cour suprême.

À ceux qui le soupçonneraient de vouloir redorer son image, Stéphane Harvey oppose la durée de son parcours, qui remonte à 1984-1985. « Pour moi, la religion, c'était quelque chose d'inachevé. C'est toujours resté dans ma tête. » Son entrée dans l'Ordre de Malte lui a « vraiment donné le goût de continuer à cheminer ».

Le pardon

La prêtrise a aussi changé son regard sur Me Nathalie Lavoie. « J'aurais pas dit ça avant de devenir prêtre, mais là, oui, je la pardonne. Je veux pas m'attaquer à cette personne-là », confie-t-il. « Il y a deux ans, je vous aurais dit : je veux prendre toutes les procédures du monde. Mais je le ferai pas. Je vais faire juste ce qu'il faut pour me défendre. »

Son objectif demeure inchangé. « Je veux retrouver mon droit de pratique. On peut être avocat et prêtre. »

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1 commentaire
  1. Incroyable photo !
    Il fixe du regard la grosse crosse de l'évêque !

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