Les faits prouvent. Le récit convainc.

Les faits prouvent. Le récit convainc.

Pierre Olivier Lapointe

2026-08-11 14:15:46

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Quelles leçons avons-nous tirées du plus grand procès civil canadien?

Laissez-moi vous raconter l’histoire d’un dossier.

Il nous est arrivé en 2016, avec une réputation qui le précédait jusqu'à la Cour d'appel du Québec, puisqu’il s’agissait du plus long et du plus vaste procès civil de l'histoire du pays. Des dizaines de milliers de fumeurs et d'ex-fumeurs québécois, malades ou disparus, reprochaient aux grands cigarettiers d'avoir caché, pendant des décennies, ce qu'ils savaient sur les dangers du tabac. Un an plus tôt, un juge leur avait donné raison. Plus de 15 milliards de dollars en dommages, et un jugement à la mesure de l'injustice dont ils avaient été victimes.

Pour le Groupe Lafortune, cependant, ce dossier est devenu autre chose… le tout premier de cette ampleur à tenter le pari du format entièrement électronique! À savoir 88 000 pages à trier, numériser et à rendre recherchables, à une époque où l'idée seule de ce format relevait de l'exploit.

Un chemin porteur de sens

Un matin, ce mandat très spécial s'est traduit par une image mémorable : 111 boîtes dans une salle de conférence, livrées par notre coursier en sept allers-retours à la Cour dans la même journée.

Avant même de lire quoi que ce soit, il a fallu ouvrir chacune de ces boîtes, numéroter leur contenu, en dresser une table cohérente. Puis embaucher six personnes de plus, pendant quatre mois, pour trier, numériser et indexer une histoire qui ne s’oublierait pas.

Un dossier bien classé n'est encore qu'un tas de pierres au bord d’un jardin. Mais ce sont ces mêmes pierres qui, une fois sculptées, polies et assemblées, deviennent les pas japonais qui nous permettent de le traverser.

C'est exactement l'image qu'a utilisée la juge Geneviève Cotnam de la Cour d'appel, lors d’une récente conférence, en parlant du plan de rédaction d'un mémoire. Le récit, on ne l'empile pas ; on le trace comme ces pas japonais, pour mener le juge d'un bout à l'autre de l’histoire, jusqu'à ce qu'il comprenne enfin la théorie de la cause. Comprendre, structurer et cadrer, pour mieux raconter. C'est cette logique qu'on appliquait déjà, dossier après dossier, bien avant de l'entendre aussi joliment dite.

Tisser des histoires

Il y a quelque chose qui ressemble à de la magie, au moment précis où un tas de faits cesse d'en être un et devient une histoire qu'on a envie de suivre jusqu'au bout. Ce n'est pourtant pas un don réservé à quelques avocats à la plume chanceuse. C'est un art qui s'apprend à force de refaire les mêmes gestes. Construire une trame narrative. Écrire au présent, pour garder le lecteur en marche avec soi. Donner aux titres une idée à porter, pas juste une étiquette à coller. Choisir le mot qui se comprend tout de suite, plutôt que celui qui impressionne. Rendre les faits vivants, disait la juge Cotnam, pour que ce soit intéressant, aussi bien pour le juge que pour n'importe quel lecteur à l’imaginaire fertile.

Il y a sûrement eu des jours où il serait tentant pour le juriste d'ajouter la pierre qui manque, de deviner ce qu'un témoignage ne dit pas tout à fait. Mais il ne le fait pas. Pas par vertu, mais parce qu'un pont bâti avec une pierre trop lisse finit toujours par céder. Raconter une histoire, on l'a compris, ce n'est pas l'inventer. C'est avoir la patience de la comprendre assez bien pour la montrer telle qu'elle est vraiment.

Deux millions de pages de mémoires ont été produites par l'équipe Lafortune depuis 1971. Ce sont environ 800 millions de mots, qui, mis bout à bout, nous permettraient de construire un récit jusqu'à Tokyo. Le récit des milliers de personnes qui ont vécu des défis, des injustices, parfois des drames, et dont tout le sort tenait à la capacité d'un avocat à évoquer leur histoire et à toucher la corde sensible de l’auditoire.


Le récit de milliers de vies

Quelques mois après le dépôt du mémoire, une lettre est arrivée au bureau, signée de la main de la juge en chef du Québec et de deux de ses collègues. Elle soulignait, pour un dossier d'une ampleur qu'elle qualifiait elle-même d'inhabituelle, le travail qui avait permis à la Cour de s'y retrouver. C'est le genre de reconnaissance qui arrive rarement, et qui ne s'oublie pas.

Mais la vraie mesure de ce travail ne se trouve pas dans une lettre de remerciement. Elle se trouve dans ce qui arrive, 10 ans plus tard, aux gens dont l'histoire avait été racontée ce jour-là.

28 ans ont passé depuis que les premiers d'entre eux ont demandé justice, en 1998, dont 10 depuis que ce dossier est arrivé en boîtes à la Cour d'appel. 28 ans à espérer qu'une promesse de justice devienne enfin quelque chose de tangible. Cet été, à la toute fin du mois d'août, cette attente touche enfin à sa fin pour des dizaines de milliers de fumeurs et d'ex-fumeurs québécois. Pour plusieurs, ce sera l'aboutissement d'une attente qui aura duré une bonne partie de leur vie. Pour d'autres, ce sont des successions qui réclament en leur nom, parce qu'ils ne sont plus là pour le faire eux-mêmes.

Voilà, au fond, ce que raconter une histoire veut dire, en droit : donner à des vies, souvent abîmées, une forme assez claire pour qu'un tribunal, des années plus tard, puisse enfin leur rendre justice.

Vous n'aurez peut-être jamais 111 boîtes sur le pas de votre porte. Mais chaque dossier, même le plus modeste, porte la même exigence : quelqu'un, quelque part, attend qu'on sache raconter, avec justesse, ce qui lui est arrivé. C'est peut-être la plus belle partie de notre métier, de prendre le tas de pierres de quelqu'un, et de lui bâtir enfin un chemin à traverser.

Pierre-Olivier Lapointe est président du Groupe Lafortune et œuvre depuis plus de 25 ans au cœur de la préparation de dossiers judiciaires. Il porte un regard pratique et humain sur les transformations de la pratique juridique, entre rigueur procédurale, organisation du travail et innovation.

Pierre-Olivier Lapointe

¹ Cette chronique a été rédigée avec le soutien d'outils d'intelligence artificielle générative. Ces outils ont été utilisés comme assistance rédactionnelle seulement; le contenu, les analyses et les informations ont été révisés et vérifiés par l'auteur.

Note
Geneviève COTNAM, Art de convaincre devant la Cour d'appel : perspectives pratiques d'une juge sur la rédaction des mémoires et la plaidoirie (conférence présentée dans le cadre du Congrès du Barreau de Longueuil, 20 février 2026).

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