Le bilinguisme recule dans les offres d'emploi d’avocats

Le bilinguisme recule dans les offres d'emploi d’avocats

Thomas Vernier

2026-06-03 14:15:50

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En deux ans, la part des offres d'emploi pour avocats et conseillers juridiques qui font une place à l'anglais a reculé au Québec. Pourquoi donc?

Selon une analyse de 1 451 offres publiées sur Droit-inc entre juin 2024 et juin 2026, la proportion d'offres mentionnant le français et l'anglais est passée de 58,9 % à 51,7 % en l'espace de 24 mois. À l'inverse, les offres en français seul ont progressé, de 41,1 % à 47,8 %.

L'écart est modeste — un peu plus de sept points — mais le mouvement va à contre-courant de ce qu'on tient pour acquis sur le marché de l'emploi juridique québécois, où la maîtrise de l'anglais est depuis longtemps présentée comme une condition d'accès aux postes les plus convoités. Il mérite qu'on s'y arrête, sans toutefois en tirer de conclusion définitive.

Une réalité encore très montréalaise

Le recul ne se lit pas de la même façon partout au Québec. À Montréal, l'anglais figure encore dans près des deux tiers (64,5 %) des offres d'emploi pour avocats. Dans la couronne montréalaise, la proportion tombe à 37,1 %, soit un peu plus du tiers.

Dans la région de Québec et de Lévis, elle est de 35,5 %, soit environ un tiers. Ailleurs en région, elle remonte à 52,2 %, en partie parce que ces marchés comptent des employeurs aux clientèles variées (sociétés minières, manufacturiers, sièges sociaux régionaux).

Autrement dit : la mention de l'anglais en droit reste avant tout une réalité de la métropole. Et c'est probablement là que le recul observé sur l'ensemble du Québec se joue principalement.

Plus on monte en expérience, plus on demande l'anglais
Marina Gérard - Droit-inc


Le constat le plus net apparaît en croisant les données avec le niveau d'expérience exigé. Pour les postes destinés aux avocats juniors (0 à 2 ans), 48,5 % des offres font une place à l'anglais. Pour les postes plus stratégiques (6-9 ans d'expérience), cette proportion grimpe à 61,9 %. Le saut est franc : la maîtrise de l'anglais devient un standard à mesure qu'on s'approche des dossiers à clientèle internationale, transactionnelle ou corporative.

« On voit que pour les postes seniors, plus exposés aux dossiers d'affaires et aux clients pancanadiens, la maîtrise de l'anglais reste un incontournable, observe Marina Gérard, recruteuse chez Uman Recrutement. Pour les postes d'entrée, les attentes restent présentes, mais les employeurs sont parfois un peu plus nuancés dans leur formulation. »


Un fait paradoxal sur les salaires

Les données soulèvent aussi une question contre-intuitive : sur la sous-population d'offres où le salaire est divulgué, les postes en français seul affichent une médiane de 85 000 $ à 131 000 $, et les postes bilingues une médiane de 86 000 $ à 125 000 $. À première vue, le bilinguisme ne rapporte donc pas davantage.

Cette donnée est à prendre avec précaution. Moins de quart (22 %) des offres divulguent un salaire, et cette sous-population est très inégalement répartie : les employeurs du secteur public et parapublic — où les échelles salariales sont indexées et publiées — divulguent davantage que les grands cabinets privés, qui dominent pourtant le segment bilingue le mieux rémunéré.

Le portrait des salaires « bilingues » est ainsi mécaniquement tiré vers le bas par cet angle mort statistique. On peut retenir, prudemment, que dans la portion divulguée du marché, le bilinguisme n'apparaît pas comme un levier salarial évident — ce qui ne signifie pas qu'il n'en est pas un dans la portion non divulguée.

Une tendance à confirmer

Faut-il voir dans ce recul du bilinguisme un effet de la Loi sur la langue officielle et commune du Québec, le français (loi 96), entrée en vigueur en juin 2022 ? La tentation est forte, et l'hypothèse mérite d'être nommée. Mais les données analysées ici commencent en juin 2024, soit deux ans après l'entrée en vigueur de la loi. Elles permettent d'observer le mouvement actuel, pas de démontrer ce qui l'a déclenché.

D'autres explications sont possibles : une prudence nouvelle des employeurs dans la formulation de leurs offres, un changement dans la composition des employeurs qui affichent activement, ou simplement une variation conjoncturelle qu'un troisième cycle annuel pourrait infirmer.

« Plusieurs entreprises et cabinets hésitent à afficher ouvertement une exigence en anglais par souci de conformité avec la législation linguistique. Dans les faits, cependant, ce sont très souvent les candidats bilingues qui sont privilégiés lors du processus de sélection », note Marina Gérard.


Deux lectures, selon où on se trouve

Pour les candidats, le message n'est pas que l'anglais cesse d'être utile en droit — il l'est encore, surtout pour les postes seniors, montréalais ou orientés vers les affaires. Mais une part croissante du marché s'ouvre aux juristes qui exercent principalement en français, en particulier hors de la métropole.

Pour les employeurs, l'exercice mérite d'être posé clairement : exiger l'anglais par réflexe, sur un poste où il n'est pas strictement nécessaire, c'est se priver d'une partie du bassin de talents francophones qualifiés — dans un marché où les candidats d'expérience se font déjà rares. Chaque exigence linguistique devrait correspondre à un besoin réel du poste.

Le mouvement observé est à suivre. Droit-inc poursuivra l'analyse dans les prochaines éditions de son baromètre du marché juridique québécois.

MéthodologieAnalyse de 1 451 offres d'emploi pour avocats et conseillers juridiques publiées sur Droit-inc entre le 1er juin 2024 et le 1er juin 2026, dont 99 % au Québec. Les pourcentages portent sur la proportion d'offres mentionnant l'anglais aux côtés du français, sans distinction entre « anglais exigé », « anglais souhaité » et « anglais un atout » — distinction non disponible à ce stade dans les données extraites. La comparaison s'effectue sur deux années glissantes de douze mois (juin 2024-mai 2025 et juin 2025-mai 2026). Les données salariales portent sur les 22 % d'offres ayant divulgué une fourchette de rémunération, une sous-population biaisée vers le secteur public, parapublic et OBNL.

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