Robe contre Robe!

Robe contre Robe!

Rene Lewandowski

2026-09-04 15:00:15

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La campagne électorale est lancée! Dans sept circonscriptions, deux juristes sont face à face. Ce que les chiffres disent de ces affrontements…

Il y a une photo que personne n'a encore prise, et qui résume cette campagne.

Deux femmes derrière un lutrin, dans une salle communautaire de Saint-Jérôme. La première a passé quarante-deux ans à faire signer des actes notariés. La seconde n'a pas encore fini son baccalauréat en droit; elle tient une clinique juridique itinérante pour des gens qui n'ont pas d'adresse. Entre les deux, quarante ans et une conception entière de ce à quoi sert le droit.

Le soir du 5 octobre, aucune des deux ne sera députée. Et toutes deux le savent déjà.

Voilà le paradoxe des sept circonscriptions où, cette année, deux candidats à profil juridique se disputent le même siège. Un ministre de la Justice contre un directeur de la conformité. Un ancien bâtonnier du Québec contre une ministre du Logement. Un avocat émérite contre une PDG. Sur papier, c'est le meilleur cru de juristes en politique depuis une génération : 59 candidats à profil juridique sur les 554 fiches publiées par les cinq partis (À noter que les partis ont jusqu’au 17 septembre pour remplir leur liste électorale, donc ça pourrait changer).

Sur le terrain, c'est une vague. Le Léger publié le 31 août — collecte du 28 au 31, 1 008 répondants, premier coup de sonde de la campagne officielle — donne 29 % au Parti québécois, 24 % à la CAQ, 22 % au PLQ, 15 % au Parti conservateur, 10 % à Québec solidaire.

Chez les francophones, l'écart se creuse : PQ 35 %, CAQ 27 %. Un scrutin uninominal ne lit pas les curriculum vitæ. Il compte les points d'écart, et cinq points d'avance dans l'ensemble — huit chez les francophones — suffisent à déplacer des dizaines de sièges d'un bloc.

Rien n'est figé : 42 % des électeurs décidés disent pouvoir encore changer d'idée. Mais tous les votes ne sont pas également mous. Ceux du PCQ, du PQ et du PLQ sont acquis à 60 % ou plus. Celui de la CAQ l'est à 44 % — plus de la moitié de ses électeurs se disent flexibles. C'est un détail qui compte dans chacun des comtés qui suivent.

Ajoutez une carte électorale neuve — 127 circonscriptions au lieu de 125 depuis la loi du 12 juin, 39 territoires redessinés — et même les résultats de 2022 doivent être recalculés avant de servir de repère.

Sept affiches, donc. Et pour chacune, une seule vraie question : ce duel décide-t-il de quelque chose?

Mode d'emploi des chiffres. Là où la carte a changé, les résultats de 2014, 2018 et 2022 sont transposés sur les nouvelles limites — des estimations, pas des résultats officiels. Les projections viennent de Qc125, l'agrégateur de Philippe J. Fournier : un modèle proportionnel ajusté sur les sondages provinciaux et régionaux, avec probabilités de victoire par simulation. Ce ne sont pas des sondages de circonscription. Listes de candidats provisoires jusqu'au 17 septembre, 14 h.



1 Borduas — Le mur

Simon Jolin-Barrette (CAQ) c. Cédric Gagnon-Ducharme (PQ) Projection Qc125
Simon Jolin-Barrette (source : Assemblée nationale) et Cédric Gagnon-Ducharme (source : PQ)


Personne n'a plus de pouvoir juridique au Québec que lui. Ministre de la Justice depuis juin 2020 — six ans, une éternité dans ce portefeuille —, responsable des Affaires constitutionnelles depuis avril, père de la loi 21 et de la loi 96, Simon Jolin-Barrette, Barreau 2010, brigue un quatrième mandat dans le comté qui l'a élu à 27 ans.

Il arrive avec une écharde dans le pied. Son projet de constitution québécoise est mort au feuilleton le 11 juin, avec le seul appui du PCQ. Puis, le 20 août, sa propre première ministre a refusé de confirmer qu'il serait candidat. « Il y a des discussions en cours », a dit Christine Fréchette. Il a fallu que le ministre lui-même démente les rumeurs le lendemain, sur Facebook, avant l'aube. On a vu des entrées en campagne plus sereines.

En face, un juriste que le grand public ne connaît pas. Cédric Gagnon-Ducharme, avocat depuis 2008, LL.B. et MBA, dirige les affaires juridiques et la conformité chez OPAL-RT Technologies. Contrats, litige commercial, réglementaire, environnement : le spectre complet du juriste interne. C'est sa troisième candidature péquiste — Borduas en 2018, Verchères en 2022, Borduas encore. L'endurance est réelle. La tribune, elle, n'existe pas : un directeur juridique d'entreprise ne fait pas de point de presse.

Le comté. 51,0 % pour Jolin-Barrette en 2022 (transposé), 19,7 % pour le PQ. Trente et un points. Limites modifiées par la nouvelle carte.

La projection. CAQ 41 % ± 7, PQ 34 % ± 6. Victoire : CAQ 93 %.

Le PQ gagne quatorze points en quatre ans. Et perd. Borduas est l'un des rares endroits où la vague se fracasse sur un nom — et ce nom est celui du procureur général.

Nicolas Plourde (source : PLQ) et Karine Boivin Roy (source : CAQ)
2 Anjou–Louis-Riel — La ministre qui finit troisième


Nicolas Plourde
(PLQ) c. Karine Boivin Roy (CAQ) Projection Qc125

Sur le CV, la partie est pliée avant de commencer.

Nicolas Plourde : Barreau 1993, avocat émérite, bâtonnier de Montréal en 2009-2010, bâtonnier du Québec en 2012-2013, président de la Fédération des ordres professionnels de juristes du Canada, cofondateur de Justice Pro Bono. Insolvabilité, litige commercial, actions collectives — dont le règlement de 430 M$ pour les victimes de Lac-Mégantic. Il plaide encore pour le Comité sur la rémunération des juges. Il dirige un cabinet d'une vingtaine de professionnels, qu'il quitte pour se présenter.

Il n'a jamais fait campagne. Il ne connaît pas le porte-à-porte. Et un titre de bâtonnier, rue Beaubien Est, n'a jamais fait voter personne.

Karine Boivin Roy a tout ce qui lui manque. Barreau 2004, une dizaine d'années de pratique — grand cabinet, contentieux d'entreprise, bureau à son compte —, huit ans de conseil municipal à Montréal, députée depuis 2022. Et depuis le remaniement du 21 avril, ministre responsable de l'Habitation. Elle a un ministère, un budget, une équipe.

Elle a aussi le pire dossier de la campagne à porter, au pire moment.

Le comté. Forteresse libérale — 50,8 % en 2014 — tombée à la CAQ en 2022 : 35,6 % contre 30,5 %. Cinq points. Limites inchangées : Anjou–Louis-Riel fait partie des douze comtés montréalais que la loi de juin a soustraits au redécoupage.

La projection. PLQ 38 % ± 7, PQ 27 % ± 6, CAQ 14 % ± 5. Victoire : PLQ 98 %.

Regardez le chiffre du milieu. La ministre n'est pas deuxième derrière Plourde. Elle est troisième, derrière un péquiste dont personne n'a encore écrit le nom — Younès Dadoun. Une ministre du Logement projetée troisième dans son propre comté, en pleine crise du logement : c'est ça, l'histoire d'Anjou–Louis-Riel. Le duel de juristes est un prétexte.

3 Jean-Talon — La revanche impossible
Pascal Paradis (source : PQ) et Julie White (source : PLQ)


Pascal Paradis
(PQ) c. Julie White (PLQ) Projection Qc125

Pascal Paradis est le juriste le plus décoré de toute la campagne, et ce n'est pas discutable. Avocat émérite et Mérite du Barreau en 2013. Trois fois parmi les 25 avocats les plus influents au Canada selon Canadian Lawyer. Associé chez McCarthy Tétrault à 31 ans — et parti deux ans plus tard fonder Avocats sans frontières Canada, qu'il a dirigé jusqu'en 2023. La trajectoire inverse de celle qu'on raconte d'habitude.

Et, cerise sur le gâteau, Droit-inc l’a élu Avocat de l’année en 2022, l’honneur de tous les honneurs!

Sa faille est fine. Il a été élu lors d'une partielle où Jean-Talon voulait punir la CAQ, et l'a fait avec lui. Il doit maintenant prouver qu'il tient le comté sans le vent de dos.

Julie White, avocate de formation sans pratique connue, a fait sa carrière dans les cabinets politiques et les affaires publiques. Elle dirige aujourd'hui Manufacturiers et Exportateurs du Québec. Elle connaît l'appareil de l'intérieur et parle économie avec l'autorité d'une PDG.

Ce que sa fiche ne dit pas : elle s'est déjà présentée ici. En 2022. Quatrième, 13,5 %.

Le comté. 2022 : CAQ 32,5 %, QS 23,8 %, PQ 18,7 %, PLQ 13,5 %, PCQ 10,4 %. Partielle du 2 octobre 2023 : Paradis 44,1 %, la caquiste Marie-Anik Shoiry 21,3 %, majorité de 5 853 voix — première victoire péquiste de l'histoire du comté. Le PLQ y tombe à 8,9 %.

La projection. PQ 35 % ± 7, PLQ 26 % ± 6, PCQ 17 % ± 5, CAQ 14 % ± 4, QS 8 % ± 3. Victoire : PQ 97 %.

White passerait de 13,5 % à 26 %. Une remontée réelle, vers une défaite probable. Pendant ce temps, Québec solidaire s'évapore dans le comté : 23,8 % en 2022, 8 % projeté — même si le parti a repris trois points à l'échelle du Québec dans le dernier Léger. La vraie nouvelle de Jean-Talon est peut-être celle-là.

Chloé Fauchon (source : PQ) et Marcos Archambault (source : PCQ)
4 Louis-Hébert — Le duel sans favori


Chloé Fauchon
(PQ) c. Marcos Archambault (PCQ) Projection Qc125

C'est ici que l'affiche craque.

Chloé Fauchon est présentée comme avocate en droit public et environnemental. Point. Ni cabinet, ni année d'admission, ni université : la biographie la plus mince du contingent péquiste. Marcos Archambault est notaire — bac à Laval, maîtrise en droit notarial à Ottawa, gouvernance à McGill — passé par les affaires publiques et l'appareil gouvernemental. L'un des trois seuls profils notariaux de la campagne.

Mais le siège ne se joue pas entre eux. La députée sortante, Geneviève Guilbault, ne se représente pas. La CAQ aligne Marc-Antoine Bernier — ni avocat ni notaire — et c'est lui, le favori.

Le comté. Libéral à 49,2 % en 2014, caquiste depuis 2018. En 2022 : CAQ 47,2 %, PQ 16,5 %, PCQ 14,6 %, QS 12,0 %, PLQ 8,7 %. Trente points d'avance.

La projection. CAQ 28 % ± 6, PQ 25 % ± 6, PCQ 21 % ± 5, PLQ 17 % ± 5, QS 7 % ± 3. Victoire : CAQ 75 %, PQ 24 %, PCQ 1 %.

Quatre partis dans onze points. C'est la course la plus éclatée de la région de Québec — et le Léger du 31 août donne au PCQ 30 % dans la région métropolitaine de Québec, devant la CAQ (26 %) et le PQ (24 %). Le sous-échantillon est petit, mais le signal est net : ici, le troisième homme est peut-être le deuxième. Fauchon a une vraie chance. Archambault, presque aucune — mais chaque point qu'il prend à la CAQ est un point qu'il donne au PQ. Dans une course à quatre, le troisième homme choisit le vainqueur.

Mario Laframboise (source : Assemblée nationale) et Nadine Le Gal (source : PQ)
5 Blainville — Pile ou face


Mario Laframboise
(CAQ) c. Nadine Le Gal (PQ) Projection Qc125

Le seul comté de la liste où deux juristes se disputent réellement le siège. Et il tient à un fil.

Mario Laframboise a son diplôme de droit notarial depuis 1980 — quarante-six ans —, mais il n'a pas pratiqué depuis 2000. Ce n'est pas le notaire qu'on élit. C'est l'homme qui a été maire, préfet, président de l'Union des municipalités, député du Bloc pendant onze ans, puis député de Blainville depuis 2014. Il connaît chaque conseil municipal des Basses-Laurentides par son prénom. Il porte aussi, à 68 ans, un bilan gouvernemental que sa propre cheffe traîne « comme un boulet », selon les mots d'un chroniqueur du Devoir.

Nadine Le Gal est admise au Barreau en 1994, mais sa vie professionnelle s'est jouée ailleurs : dix ans à la direction du Cégep de Saint-Jérôme, la création du Pôle universitaire des Basses-Laurentides. Une notoriété régionale bâtie hors de la politique, dans le secteur qui inspire le plus confiance. Elle n'a jamais fait campagne, et son titre d'avocate est un fait de CV plus qu'une pratique. Personne dans les Laurentides ne la connaît comme avocate. Tout le monde la connaît comme directrice.

Le comté. Laframboise : 49,4 % en 2022. PQ : 15,4 %. Trente-quatre points. Limites maintenues.

La projection. PQ 30 % ± 6, CAQ 30 % ± 6. Victoire : PQ 51 %, CAQ 48 %.

Égalité statistique. Deux détails pourraient tout trancher. Le premier : le vote caquiste est le plus mou des cinq partis — 54 % de ses électeurs se disent prêts à changer d'idée, contre 37 % au PQ. Le second : au 2 septembre, Québec solidaire n'avait toujours pas de candidat inscrit dans Blainville. Dans une course où la marge d'erreur dépasse l'écart, un bulletin de moins sur la table n'est pas un détail. C'est un facteur.

Si vous ne suivez qu'un comté de cette liste, suivez celui-là.

6 Saint-Jérôme — Quarante ans d'écart, pour la troisième place
Suzanne Pomerleau (source : PLQ) et Orphée Dubé-Gervais (source : QS)


Suzanne Pomerleau
(PLQ) c. Orphée Dubé-Gervais (QS) Projection Qc125

Revenons à la photo du début.

Suzanne Pomerleau : quarante-deux ans de notariat, l'enseignement du droit des affaires au Collège Lionel-Groulx, un tour du monde à sac à dos à trente ans. La plus longue carrière juridique de toute la campagne. Orphée Dubé-Gervais : étudiante en droit et en études féministes à l'UQAM, administratrice d'une maison d'hébergement, engagée dans une clinique juridique itinérante auprès de personnes sans domicile. L'accès à la justice est son cheval de bataille déclaré.

C'est un magnifique face-à-face sur ce que le droit doit à la société. Ce n'est pas une bataille pour un siège.

Le comté. Le député sortant, Youri Chassin, siège comme indépendant après avoir quitté la CAQ. En 2022, transposé sur la nouvelle carte — la création de Bellefeuille a redécoupé le secteur : CAQ 50,2 %, PQ 18,6 %, QS 15,7 %, PCQ 9,9 %, PLQ 4,3 %. Le Parti libéral part de rien.

La projection. PQ 45 % ± 7, CAQ 24 % ± 6, PLQ 11 % ± 4, QS 10 % ± 4, PCQ 10 % ± 4. Victoire péquiste : plus de 99 %.

La prochaine députée de Saint-Jérôme s'appellera vraisemblablement Sandrine Michon, et elle n'est pas juriste. Pomerleau et Dubé-Gervais se disputent la troisième place, à un point d'écart.

Michelle Setlakwe (source : Assemblée nationale) et Marianne Locas-Ouimet (source : QS)
7 Mont-Royal–Outremont — Le grand cabinet contre la clinique


Michelle Setlakwe
(PLQ) c. Marianne Locas-Ouimet (QS) Projection Qc125

Michelle Setlakwe a fait la trajectoire classique sans une fausse note. Barreau 1996, onze ans en droit des affaires chez Norton Rose, contentieux chez Transat, conseil municipal de Ville Mont-Royal, députée depuis 2022, leader parlementaire de l'opposition officielle depuis juin 2025. Son capital juridique est solide. Il est aussi ancien : hors pratique depuis 2007.

Marianne Locas-Ouimet étudie le droit à l'Université de Montréal et milite pour les demandeurs d'asile et les locataires. Ses deux thèmes sont exactement ceux du comté : 64 % des ménages y sont locataires, et près d'un résident sur deux parle une autre langue que le français à la maison.

Le terrain lui donne raison. L'arithmétique, non.

Le comté. Bastion libéral en érosion : 65,2 % en 2014, 51,3 % en 2018, 39,3 % en 2022 — contre 20,3 % à QS, deuxième. Limites inchangées.

La projection. PLQ 45 % ± 7, PQ 18 % ± 5, QS 14 % ± 5, PCQ 11 % ± 4, CAQ 11 % ± 4. Victoire libérale : plus de 99 %.

Setlakwe remonte de six points. QS en perd six et se fait doubler par le PQ. L'écart entre les deux juristes passerait de 19 à 31 points. Ce n'est pas un duel, c'est un mandat renouvelé.

Le compte

Sur sept affiches, deux décideront de l'attribution d'un siège. Blainville, à pile ou face. Louis-Hébert, où le PQ a une chance sur quatre. Un troisième, Borduas, oppose bien les deux candidats de tête — mais à 93 contre 7, le mot « duel » est généreux.

Dans les quatre autres, les juristes ne se battent pas pour gagner. Ils se battent pour la deuxième, la troisième, la quatrième place, pendant que le siège se décide entre des gens dont personne n'a encore écrit le nom. C'est la loi des élections à vague : les CV deviennent décoratifs…

Sources : Sondage Léger/Le Journal/TVA, intentions de vote au Québec, 31 août 2026 (collecte 28-31 août, n = 1 008, marge d'erreur ± 3,09 %, 19 fois sur 20); relevé des juristes candidats au 31 août 2026 (554 fiches de candidats des cinq partis, biographies de l'Assemblée nationale, sites de cabinets); Élections Québec — carte électorale; Qc125 et sa méthodologie; résultats officiels de la partielle de Jean-Talon du 2 octobre 2023; Radio-Canada et La Presse canadienne, 21-22 août 2026, sur la candidature de Simon Jolin-Barrette.

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