Christine Fréchette et l’UPAC à la « chasse aux sources »
Radio Canada
2026-06-11 13:15:08
Un fonctionnaire a été congédié après avoir dénoncé les risques financiers de Québec dans la filière batterie. Du boulot en perspective pour les avocats en droit du travail!

Le ministère de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie a congédié un fonctionnaire, la semaine dernière, parce qu’il avait partagé des informations avec Radio-Canada au sujet d’investissements risqués d’argent public dans des projets comme Northvolt ou Nemaska Lithium. Ce fonctionnaire avait aussi dénoncé à la vérificatrice générale du Québec (VGQ) certaines participations du gouvernement dans la filière batterie. La VGQ a d'ailleurs publié, mercredi, un rapport qui démontre que les investissements du Québec manquaient de rigueur et présentaient des « risques importants ».
Ce congédiement survient dans le cadre d’enquêtes menées par le ministère et par l’Unité permanente anticorruption (UPAC). Ces deux enquêtes concernent la fuite d’un document au Parti libéral du Québec, en décembre. Or, l’employé n’était aucunement impliqué dans cette fuite.

Des fuites au nom de l’intérêt public
« Je suis fâché, parce que j'aime mon travail globalement, donc je ne suis pas content d’avoir perdu mon emploi », réagit le fonctionnaire. Le conseiller en intervention stratégique, également comptable professionnel agréé, affirme avoir eu un conflit de valeurs qui l’a encouragé à dénoncer certaines situations auprès de ses supérieurs, d’abord, puis aux médias, alors que rien ne changeait.
« Moi, je soulevais les risques à l'interne, mais quand ça montait au niveau politique, ça passait quand même », explique M. Smith-Lauzon.
Grâce aux informations qu'il nous a transmises et à d’autres sources concordantes, nous avons pu faire plusieurs révélations, notamment au sujet du demi-milliard de dollars investi dans le projet avorté de Northvolt ou sur la somme de plus d’un milliard de dollars injectée dans Nemaska Lithium.

J’ai fait ce que j’ai fait parce que je pensais que c’était d’intérêt public et je pense que l’histoire me donne raison, surtout avec Northvolt, explique le fonctionnaire.
« Au Québec, on a beaucoup de problèmes financiers. On voit des besoins en santé, en éducation… Nous, pendant ce temps-là, on prend des risques importants côté économique avec des entreprises très jeunes, en démarrage », souligne Olivier Smith-Lauzon, conseiller en intervention stratégique au ministère de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie, jusqu’au 3 juin.
Condamné par la première ministre avant la fin de l’enquête
Pour bien comprendre la séquence des événements, il faut remonter au 25 mai dernier. Ce jour-là, Christine Fréchette est sous pression. Depuis 48 heures, les médias multiplient les questions au sujet d’un courriel du ministre des Finances, Eric Girard, qui la rappelait à l’ordre en raison de l’ampleur de ses dépenses.

Au moment où elle prononce ces mots, le fonctionnaire Olivier Smith-Lauzon n’a pas encore été congédié. Il n’a même pas encore été interrogé pour donner sa version des faits. Selon des sources haut placées au gouvernement, c’est bel et bien de lui que parlait la première ministre. Les deux syndicats de fonctionnaires sont aussi catégoriques : aucun autre employé de l’État n’a perdu son travail à cause d’une fuite, depuis des années.
Le bureau de Mme Fréchette ne l’a pas nié et a attendu plusieurs jours avant de nous répondre. Le 3 juin, moins de 30 minutes après le congédiement officiel du fonctionnaire, l’attachée de presse de la première ministre, Élodie Masson, nous a écrit : Il y a effectivement un cas qui (a) fait l’objet de vérifications et d'enquête, il y a quelques mois. Cette personne n’est plus à l’emploi du gouvernement. Le cabinet de Christine Fréchette n’a pas voulu en dire plus, en raison de la plus stricte confidentialité. Le ministère de l’Économie a lui aussi refusé de commenter, mais il assure ne jamais sanctionner un employé qui informe la Vérificatrice générale ou le Protecteur du citoyen.
Un document explosif coulé au Parti libéral

Pour comprendre l’origine de ce congédiement et l’implication des policiers de l’UPAC, il faut remonter à la fin de l’année 2025, alors que François Legault est encore premier ministre du Québec et que Christine Fréchette occupe le poste de ministre de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie.
En novembre 2025, François Legault est en grande difficulté dans les sondages. Il présente sa « nouvelle vision économique ». Il souhaite miser sur des projets de l’industrie de la défense et attirer des centres de données en utilisant les mégawatts (MW) d’Hydro-Québec. Le 5 décembre, Radio-Canada révèle que le gouvernement ne veut plus dire combien il reste de blocs d’électricité pour de nouveaux projets industriels.
Le bureau de Christine Fréchette invoque alors le secret commercial. Pourtant, son prédécesseur au ministère, Pierre Fitzgibbon, avait donné l'heure juste à plusieurs reprises. Aux dernières nouvelles, il restait 500 MW. Mais, depuis, d’autres projets ont obtenu des promesses de mégawatts et les centres de données auront besoin de beaucoup d’électricité. Le 9 décembre, à l’Assemblée nationale, le député libéral Monsef Derraji demande à Christine Fréchette combien il reste de mégawatts. Elle refuse de répondre. Le lendemain, le 10 décembre, les libéraux reviennent à la charge et posent la même question plusieurs fois, sans succès. Puis, le député Monsef Derraji sort un lapin de son chapeau en conférence de presse.

Une enquête de l’UPAC pour trouver la source

Nous avons appris que, ce jour-là, le ministère de l’Économie a demandé à l'UPAC de faire enquête. Radio-Canada a pu mettre la main sur le numéro de l’enquête et le nom de l’enquêteur au dossier.
En entrevue, le député Monsef Derraji affirme avoir été prévenu par un message texte de Christine Fréchette : Elle m'a informé que son sous-ministre allait déclencher une enquête de l’UPAC pour savoir qui est cette personne qui a partagé ce document avec moi. M. Derraji a, par la suite, été interrogé par un enquêteur de la police pour connaître l’origine de la fuite.
« J’ai reçu un courriel et un appel de l'UPAC pour que je puisse dévoiler ma source et vous comprenez qu’en tant que député, je ne dévoilerai pas les sources », souligne Monsef Derraji, député libéral de Nelligan.

« Ça peut révéler des procédés industriels, des données qui sont confidentielles et qui seront d'un grand intérêt pour les compétiteurs de ces entreprises-là », dit Mme Fréchette. Elle ajoute que ça peut même créer des délits d'initiés, puisque certaines de ces entreprises sont cotées en bourse.
La chasse aux sources démarre
Au ministère de l’Économie, c’est déjà la panique depuis 24 heures. Les hauts fonctionnaires cherchent qui a eu accès à ce document. Rapidement, une liste de suspects est dressée et les regards se tournent particulièrement vers Olivier Smith-Lauzon. Il fait partie de ceux qui utilisent cette liste dans le cadre de leur travail, mais c’est aussi un fonctionnaire qui remet beaucoup en question les décisions d’investissement du gouvernement auprès de ses supérieurs.
Le 17 décembre, le sous-ministre Mathieu Gervais saisit l’ordinateur portable et le téléphone cellulaire de l'employé. On m’a dit que c'était pour les fins de l'enquête policière de l'UPAC en lien avec le document qui a été fourni au Parti libéral du Québec, nous raconte M. Smith-Lauzon. Le fonctionnaire n’a jamais été contacté par l'UPAC. Le ministère a plutôt mené sa propre enquête administrative et a confié à une firme privée l’inspection des appareils électroniques. Aucune preuve de la fuite du document vers le Parti libéral n’a été trouvée.

Mais, le fonctionnaire avait envoyé des messages et des informations confidentielles sur d’autres sujets à un journaliste, en utilisant une application sur son téléphone professionnel plutôt que sur son téléphone personnel. Et il ne les avait pas effacés. Le mois dernier, Olivier Smith-Lauzon a reçu une lettre de convocation du ministère à une rencontre d’équité procédurale pour qu’il puisse être interrogé et qu’il puisse donner sa version des faits.
L’objet de la rencontre était clair : la fuite de données majeure du 10 décembre 2025, celle au Parti libéral. Lors de son interrogatoire, le 29 mai, la direction du ministère ne lui a posé aucune question au sujet de la fuite au PLQ. Le 3 juin, il a toutefois été congédié avec effet immédiat. Les libéraux ont l’intention de demander des comptes à la première ministre, jeudi, à l’Assemblée nationale, alors qu’il reste deux jours avant la fin de la session parlementaire.
« Mme Fréchette, ce n'est pas la transparence qui la préoccupe, c'est plus la chasse aux sources pour débusquer les fonctionnaires qui remettent en question les mauvais investissements de ce gouvernement », mentionne Monsef Derraji, député libéral de Nelligan.

Le ministère de l'Économie nous a confirmé avoir fait un signalement au corps policier. Le porte-parole Jean-Pierre D’Auteuil écrit par courriel que dans le passé, d’autres fuites de renseignements détenus par le ministère ont fait l’objet d’un signalement à l’UPAC.
L’Unité permanente anticorruption répond à Radio-Canada que dans la grande majorité de nos enquêtes, les démarches sont lancées par une dénonciation reçue qui est crédible et qui pointe vers des allégations d’actes répréhensibles qui concernent notre mandat, c’est-à-dire la corruption en soi, mais aussi la fraude envers l’État, l’abus de confiance ou le trafic d’influence, par exemple.
« Si un titulaire de charge publique est impliqué dans des allégations d’abus de confiance, c’est notre mandat d’enquêter », assure Mathieu Galarneau, porte-parole de l’UPAC.
« Toute saisie de matériel dans le cadre d’une enquête policière est faite par les enquêteurs après avoir été autorisée par un mandat de perquisition donné par un juge », précise l’UPAC, ce qui n’a pas été le cas pour le fonctionnaire.
« Nous comprenons et respectons le travail journalistique et toute personne qui souhaite lancer l’alerte peut le faire auprès des journalistes, ajoute le porte-parole Mathieu Galarneau. Aucune chasse aux sources journalistiques ne sera faite lors d’une enquête ».
L’importance des sources journalistiques
Ça m’inquiète, ça m’indigne aussi, parce qu’il y a quelque chose derrière la chasse aux sources qui est de l’ordre de l’hypocrisie, réagit la professeure de journalisme à l'UQAM Kathleen Lévesque, une ancienne journaliste d'enquête à La Presse.
Selon elle, quand un gouvernement se met à faire la chasse aux sources, c’est qu’il préfère faire ça plutôt que de régler un problème de fond.
« Les fonctionnaires ne parlent pas aux journalistes pour leur intérêt personnel, ils le font parce qu’ils voient les problèmes et ils veulent protéger le public », assure Kathleen Lévesque, professeure de journalisme d’enquête à l’UQAM.
La professeure rappelle que les journalistes ont besoin de sources pour faire des révélations et mettre le doigt sur les problèmes, les dérives et les scandales. Elle pense que la population n’apprécie pas un gouvernement qui fait la chasse aux sources. En 2018, Louis Robert, un agronome d’expérience au ministère de l’Agriculture, avait été congédié pour avoir transmis à Radio-Canada des documents qui démontraient l’influence du lobby des pesticides sur les recherches financées par le gouvernement.
Quelques jours plus tard, la protectrice du citoyen annonçait l’ouverture d’une enquête. Dans son rapport, la protectrice avait sévèrement blâmé le ministère pour ne pas avoir respecté la loi et pour ne pas avoir protégé l’identité du divulgateur. C’est parce qu’il avait perdu confiance dans son employeur que Louis Robert s’était tourné vers les médias. À la suite de la publication de ces conclusions, le premier ministre François Legault avait présenté des excuses au lanceur d’alerte, au nom de l’État québécois, et avait annoncé qu’il allait pouvoir réintégrer son poste. Olivier Smith-Lauzon croit qu’une autre fin à son histoire aurait été possible.
Plutôt que de me congédier, je pense qu’on devrait me remercier et demander ce qu’on peut faire pour s’améliorer et pour ne pas prendre des risques élevés comme on l'a fait dans le passé. Le ministère de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie est aujourd’hui sous la responsabilité de Bernard Drainville, un ancien journaliste.
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