L'été n'existe pas (vraiment), sauf si…
Pierre Olivier Lapointe
2026-07-13 14:15:16
Décrocher l'été n'est pas une question de volonté, mais d'organisation. Et cela se prépare bien avant de fermer son ordinateur.
Il y a plusieurs années, en plein cœur de l'été, je consultais encore mes courriels professionnels pendant mes vacances. Un matin, je suis tombé sur un échange où j'étais en copie conforme : un enjeu venait de surgir dans un dossier. Par réflexe, je me suis invité dans la conversation, ai posé des questions, tenté de régler le problème. Ce que je ne savais pas, outre le fait que je ne disposais pas de toute l'information, c'était que mon équipe avait déjà pris le dossier en charge et réglé la situation. Mieux encore, elle m'avait délibérément retiré des communications pour que je puisse, justement, être en vacances.
Mon intervention bien intentionnée n'a donc rien arrangé. Elle a ajouté du stress, créé de la confusion, généré du travail supplémentaire. Et sans le vouloir, elle a envoyé un drôle de signal à mes employés, celui d'une méfiance envers des personnes auxquelles je fais pourtant entièrement confiance. Je croyais aider, mais je nuisais.
Décrocher n'est pas une question de volonté
J'y repense chaque été, parce que cette anecdote nous enseigne quelque chose que les conseils habituels sur la déconnexion passent souvent sous silence. On nous répète qu'il faut « apprendre à décrocher », comme s'il s'agissait d'une question de discipline personnelle. Or décrocher n'est pas qu’un exercice mental. C'est le résultat d'une organisation. On ne lâche pas prise parce qu'on est zen; on lâche prise parce que le dossier peut continuer sans nous, sans que tout vacille.
Le problème commence souvent bien avant les vacances, au moment où on les planifie. Au printemps, quand on bâtit le calendrier estival, on raisonne comme si tout le monde était disponible, présent et reposé en même temps. On garde même pour cette période plus tranquille quelques projets de fond, qui exigent une disponibilité mentale qu'on n'aura probablement pas. Puis juillet arrive, avec ses absences en rotation, ses équipes réduites et ses délais qui, eux, ne prennent jamais de congé. Le « nous » imaginé en juin ne correspond plus au « nous » bien réel de l'été.
Ce décalage pèse d'autant plus que la profession part déjà avec un fardeau qu’une étude de l’Université de Sherbrooke1 a mis en lumière : plus de la moitié des juristes canadiens rapportent de la détresse ou de l'épuisement ; le conflit entre le travail et la vie personnelle figurant parmi les facteurs de risque les plus déterminants.
Un constat de cette recherche résume bien mon propos : se répéter « il faut que je décroche » ne change rien si l'organisation du travail ne permet pas de partir l'esprit tranquille. Et à l'inverse, la capacité de se désengager mentalement du travail est l'un des leviers les mieux documentés pour refaire le plein d'énergie2. Le repos, ici, n'est pas une faveur qu'on s'accorde, c'est une compétence qu'on organise.
Le piège de la disponibilité partielle
C'est ici que mon courriel de vacances prend tout son sens. En « m'impliquant un peu », je n'ai pas seulement raté ma propre récupération en gardant le dossier actif dans ma tête. J'ai surtout court-circuité le système de relai que mon équipe avait mis en place. Voilà le piège de la disponibilité partielle : surveiller ses messages du coin de l'œil dérange le flux des remplacements, sème le doute chez le collègue de garde qui n'ose plus trancher, et empêche de se reposer. Bref, décrocher à moitié, c'est cumuler le pire des deux mondes.
Préparer l'été, vraiment
On mesure souvent notre valeur à notre disponibilité. Pourtant, la véritable résilience d'une organisation ne se vérifie pas lorsqu'une personne est présente, mais lorsqu'elle est absente. Des dossiers qui continuent d'avancer, des clients qui obtiennent des réponses et des décisions qui peuvent être prises sans interruption sont souvent les meilleurs indicateurs d'une équipe bien organisée.
La vraie solution n'est pas individuelle ; elle tient à une collaboration qui se prépare. Il faut tout d'abord prendre des engagements réalistes envers nos clients : ne rien promettre qu'une équipe réduite ne pourra tenir, annoncer notre absence et désigner clairement qui prend le relai.
Déléguer, ensuite, ce n'est pas seulement répartir des tâches, mais aussi transférer l'information et la capacité de décider. Un dossier bien documenté, dont l'état d'avancement, les prochaines échéances et le contexte sont clairs, peut respirer sans son responsable.
Dans cette logique, savoir confier une partie du travail à une ressource fiable, à l'interne ou à l'externe, est un des réflexes qui rendent le départ possible et paisible. Bien des tâches peuvent être déléguées lorsqu’on l’a prévu : recherches, rédaction, analyses ou préparation de documents pour notre retour (un type de tâche que des services comme LEX+ permettent de confier à la demande).
On pourrait croire que cette réflexion concerne moins les avocats qui exercent seuls, faute d'équipe à qui confier leurs dossiers. Mais en réalité, c'est plutôt l'inverse. Quand toute l'information, toutes les décisions et toutes les communications reposent sur une seule personne, l'absence se prépare avec encore plus de rigueur, car on doit prévenir la clientèle, anticiper les échéances critiques et prévoir, quand c'est possible, une ressource de confiance vers qui diriger les situations exceptionnelles.
Apprendre à ne pas être là
Depuis cette méprise, j'ai changé mes habitudes. Je décroche complètement de mes courriels professionnels durant mes vacances. Mon équipe sait comment me joindre en cas de réelle urgence, les redirections font le travail qu'on attend d'elles, et les personnes en place sont outillées pour prendre le relai. La plupart du temps, ce système efficace me rappelle, chaque été, que ma présence n'est pas la condition sine qua non à la bonne marche de mon entreprise.
Alors oui, l'été existe bel et bien. Il tient à un engagement tout simple : garder le fort quand c'est notre tour, pour mieux le confier quand vient notre tour de partir. C'est ce qui rend la pause possible… et si précieuse.
Je vous souhaite à toutes et à tous un bel été ! Un vrai, celui où l'on décroche pour de bon.
Pour aller plus loin
Lafortune Formation propose deux parcours pour faciliter ces apprentissages : Moins courir, mieux décider, pour les avocats qui veulent reprendre la main sur leur temps et leur attention. Ainsi que Maîtriser le cycle de préparation documentaire, pour les parajuristes qui souhaitent alléger leur charge de travail et préserver leur bien-être.

Notes
[1] Nathalie CADIEUX et coll., Vers une pratique saine et durable du droit au Canada : Étude nationale sur la santé psychologique dans la profession juridique, Sherbrooke, Université de Sherbrooke et Fédération des ordres professionnels de juristes du Canada, 2022-2024.
[2] Sabine SONNENTAG et Charlotte FRITZ, « Recovery from Job Stress: The Stressor-Detachment Model as an Integrative Framework », (2015) 36 Journal of Organizational Behavior S72.
Cette chronique a été rédigée avec le soutien d'outils d'intelligence artificielle générative. Ces outils ont été utilisés comme assistance rédactionnelle seulement ; le contenu, les analyses et les informations ont été révisés et vérifiés par l'auteur.
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