Affaire Claude Paquin : On aurait acheté le silence d’un témoin
Thomas Vernier
2026-07-10 12:00:18
Pendant qu'un innocent croupissait en prison, les autorités auraient versé une « rançon » au parjure qui pouvait le libérer…

Les autorités auraient payé, au milieu des années 1990, pour acheter le silence de Bernard Provençal, le délateur dont le faux témoignage avait envoyé Claude Paquin derrière les barreaux pour un double meurtre qu'il n'avait pas commis, rapporte La Presse.
Ces révélations sont tirées de documents récemment exhumés des archives gouvernementales dans le cadre de la poursuite en dommages de 89 millions intentée par M. Paquin contre le Procureur général du Québec et la Ville de Montréal.
Selon une lettre retracée par les avocats de M. Paquin, Provençal a écrit en 1995 au directeur de la police de Montréal pour offrir d'éviter toute déclaration « qui pourrait faire du remue-ménage » en échange de 25 000 $. Il y nommait les avocats de M. Paquin qu'il refuserait de rencontrer et les journalistes auxquels il ne parlerait pas. Des documents internes du ministère de la Sécurité publique indiquent qu'« un montant aurait été transmis » au délateur, sans en préciser la somme ni l'auteur du paiement, toujours selon La Presse.
Fait troublant : la correspondance interne versée au dossier montre que des fonctionnaires du SPVM et du ministère avaient eux-mêmes qualifié la démarche de « chantage inacceptable » — avant que la somme ne soit payée.

Quarante et un ans de calvaire
Condamné en 1983 à la prison à vie pour les meurtres de Ronald Bourgouin et de Sylvie Revah, survenus en 1978 à Saint-Colomban, Claude Paquin a passé plus de 18 ans incarcéré, puis 23 ans en libération conditionnelle sous conditions strictes. Il a été acquitté le 6 novembre 2024, à 81 ans, au terme de l'enquête de Projet Innocence Québec et de quatre années de vérifications du Groupe de révision des condamnations criminelles du Canada.
Le nœud de l'affaire : Bernard Provençal, caïd de l'est de Montréal devenu « super délateur » en 1981, avait faussement accusé M. Paquin. Il a fini par reconnaître qu'il était lui-même derrière le double meurtre, rapporte La Presse. Dès 1996, il avait d'ailleurs admis son parjure dans un affidavit, selon la Demande introductive d'instance modifiée du 13 juin 2026.
Sept constats accablants
Le résumé des procédures publié en juillet par Projet Innocence Québec dresse la liste des faits nouveaux révélés par les milliers de pages de documents communiqués depuis le dépôt du recours. Parmi eux : une enquête interne du SPVM classée « Secret » dès 1985 — le Projet Valleyfield — sur le parjure dénoncé par Provençal lui-même, classée « non fondée » sans vérification ; un inventaire des pièces à conviction qui aurait été altéré à cinq égards ; et plus de 100 000 $ versés ou promis au témoin vedette — plus de 250 000 $ en dollars d'aujourd'hui — alors que la poursuite affirmait au jury qu'il ne touchait aucun salaire, toujours selon la Demande modifiée.

Dernier rebondissement : le 27 mai 2026, les avocats de M. Paquin ont retrouvé dans la voûte personnelle du juge à la retraite Jean-Guy Boilard des lettres de 1987 dénonçant le parjure de Provençal — des informations que l'État aurait pu exploiter dès cette époque pour libérer l'homme injustement condamné.
Un procès en octobre, une lettre aux élus
Le procès civil, inscrit par préférence, s'ouvrira le 22 octobre 2026 pour trois semaines devant la Cour supérieure. Une conférence de règlement à l'amiable est prévue le 28 juillet.
Signe de la pression croissante sur Québec, trois organismes — Projet Innocence Québec, Innocence McGill et l'Innocence Project de l'Université de la Colombie-Britannique — ont adressé le 10 juillet une lettre conjointe à la première ministre Christine Fréchette, au ministre de la Justice Simon Jolin-Barrette, à la mairesse Soraya Martinez Ferrada et au directeur du SPVM Fady Dagher. Ils réclament une indemnisation « à la hauteur du préjudice » et un règlement du vivant de M. Paquin, aujourd'hui âgé de 83 ans — les personnes exonérées décédant en moyenne plus de treize ans avant leur espérance de vie, soulignent-ils.
Le Procureur général du Québec et la Ville de Montréal contestent le recours. Les allégations n'ont pas encore été jugées au fond.
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